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Depuis plusieurs décennies, les liens entre les deux pays s’étaient considérablement renforcés, par des convergences culturelles, historiques et des intérêts stratégiques communs. Dans la montée en puissance de la Turquie dans la région, durant cette ère que je définirais « d’Erdogan », la Turquie a démontré son rôle incontournable. Membre de l’OTAN dès le 18 février 1952, les motivations de son entrée étaient celles de son indépendance nationale, dans un contexte de Guerre Froide, plaçant alors résolument le pays dans le camp occidental. Depuis lors, la situation a considérablement évoluée, alors que la Turquie a progressivement dévoilé des ambitions régionales fortes. Jouant les arbitres, elle a eut un rôle central dans la crise de Syrie, s’impliquant même discrètement, notamment pour juguler « le problème kurde ».

La Turquie n’est plus seulement un membre de l’OTAN. Sa puissance militaire a considérablement augmenté, faisant d’elle l’une des 5 plus grosses armées de l’Alliance Atlantique Nord, près d’un demi-million d’hommes en temps de paix, avec le plus grande force blindée, des armes et technologies de pointe, sans parler de sa position stratégique entre l’Europe, l’Asie Occidentale et le Proche-Orient. Elle a développé son influence, surfant sur la communauté des peuples turciques et turcophones, montrant un nationalisme débridé et cherchant à peser dans de nombreux pays de l’Asie Centrale, notamment au Caucase Sud. Dans le conflit qui a opposé longtemps l’Azerbaïdjan à l’Arménie pour le Haut-Karabagh, la Turquie n’a pas cessé de supporter la position de Bakou, alors que le complexe militaro-industriel turc s’est hissé en quelques années, à la 8e place mondiale, avec une explosion de 122 % de ses exportations en 5 ans. Elle exporte déjà ses armes vers 185 pays et dispose d’un carnet de commandes de 100 milliards de dollars…

Par ce complexe et son excellence, une stratégie agressive dans la recherche de haute pointe, son économie encore dynamique malgré des ombres, elle reste dans une position de force, mais « le lieutenant » Azerbaïdjan semble plus rétif depuis quelques mois, à jouer le rôle de petit soldat. Des frictions sont apparues concernant des questions religieuses et des critiques émises par Oktay Saral, conseiller principal du Président Erdogan à propos du port de l’hijab (octobre 2026). D’un côté la position officielle est toujours celle de relations « solides et indestructibles », alors que le président du Parti MHP, allié du gouvernement turc, Devlet Bahçeli appelait : « à ne pas semer la discorde entre les deux peuples ». Le 27 octobre, Oktay Saral était contraint de démissionner, déclenchant une crise diplomatique avec l’Azerbaïdjan. Retour sur des événements passés inaperçus en Occident.

Mais qui est Oktay Saral ? Il naquit en 1967 et s’engagea précocement en politique. Il fut l’un des membres du Parti AKP, Parti de la justice et du développement, élu mère d’Of (1999-2011), député pour la ville d’Istanbul (2011-2015) et nommé conseiller principal du Président Erdogan (2016-2026), poste qu’il a été obligé d’abandonner. Le 12 octobre dernier, il publiait un message sur ses réseaux sociaux critiquant sévèrement de nouvelles règles en Azerbaïdjan, exigeant le respect de l’uniforme scolaire, les principes de l’enseignement laïc, ayant provoqué la restriction du port du foulard pour les étudiantes et enseignantes. Prenant une position conservatrice et radicale, il déclara que cette mesure était : « priver les étudiantes portant le foulard de leur droit à l’éducation, ce qui était inacceptable » et appelant Bakou à revenir sur ses positions. La déclaration fut immédiatement une bombe, perçue comme une ingérence de la Turquie et Bakou exigeant immédiatement la démission d’Oktay Saral. Devant le pourrissement de la situation, l’Azerbaïdjan a montré les muscles, déclarant 31 citoyens turcs, dont des personnalités publiques et politiques, comme interdites de séjour en Azerbaïdjan (21 octobre). Dès le 25 octobre, Saral avait indiqué avoir quitté ses fonctions sur l’instruction du Président Erdogan, annonçant sa démission officiellement deux jours plus tard. Interrogé par la journaliste Talat Atilla sur le fait que son départ soit lié à ses propos sur l’Azerbaïdjan, il déclara : « oui, cela semble être le cas, le président m’a nommé, je suis parti sur ses instructions, je n’en veux à personne », tout en affirmant que cela : « ne signifie pas revenir sur les valeurs que je défends, je continuerai à soutenir Erdogan ». Sacrifié par Erdogan, celui-ci aura estimé qu’il fallait préserver le partenariat stratégique entre les deux pays, souvent décrits comme : « une Nation, deux États ».

Des tensions réelles entre les deux parties sur les questions religieuses et de politique intérieure. Malgré le départ de Saral, les sanctions et l’interdiction d’entrée imposée par l’Azerbaïdjan à 31 citoyens turcs n’ont pas été levées. Ce qui démontre que le contentieux n’est pas levé. Parmi les personnes frappées se trouvent l’ancien chef du Parti Refah Yeniden Fatih Erbakan, des députés et même si le choix de limoger Saral a été défini par la presse de Bakou comme : « une mesure visant à éliminer les tensions diplomatiques », le statut de « personne non désirable » a été maintenu pour ces 31 personnalités turques et pour une durée de 5 ans. Des enjeux économiques considérables sont aussi en jeu. En 2026, les échanges commerciaux des deux pays avaient baissé, de 4,9 % pour l’Azerbaïdjan et de 5,7 % pour la Turquie, alors que les deux présidents avaient promis de porter le commerce bilatéral à 15 milliards de dollars. En 2025, le volume en était très loin, atteignant seulement les 5,7 milliards.

C’est le flux des investissements croisés qui est en réalité le pilier de cette relation économique entre les deux pays. La Turquie a investi environ 18 milliards de dollars en Azerbaïdjan, mais de manière surprenante, c’est l’Azerbaïdjan qui dépasse la Turquie, avec des investissements s’élevant dans ce pays à plus de 20 milliards de dollars. Du point de vue des entreprises, 400 grandes enseignes et firmes turques opèrent en Azerbaïdjan, plus de 4 000 en comptant les plus petites structures. Le plus gros secteur structurant reste l’énergie, car l’Azerbaïdjan est un grand producteur, notamment de gaz. Il transite par le gazoduc TANAP vers la Turquie et ensuite l’Europe, soit 9,6 milliards de mètres cubes, dont 5,6 par le gazoduc (en 2025). Dans tous les domaines on constate une dynamique en retrait entre les deux pays, même si les tensions actuelles se semblent pas avoir affecté les flux d’investissements ou les grands projets énergétiques entre les deux pays.

Les conséquences du dilemme religieux ? Du point de vue des conséquences à très court terme, probablement nulles, mais dans une région où la thématique religieuse est explosive, provoquant des heurts et des guerres depuis quelques décennies, cette différence de position pourrait avoir des conséquences moins évidentes à cerner. On signale déjà des difficultés pour des citoyens turcs arrivant en Azerbaïjdan, des questions, des difficultés administratives. Des cas isolés d’entretiens menés par des responsables avec des représentants d’écoles sunnites de la diaspora turque en Azerbaïdjan sont déjà signalés. Les petites entreprises turques devront faire preuve de prudence, car elles pourraient être la cible d’inspections inopinées, alors que l’agenda pro-turc dans les médias azerbaïdjanais disparaît. Ce n’est pas le cas pour l’instant en Turquie, où au contraire les déclarations se multiplient sur « la bonne entente ». La raison des positions laïques de l’Azerbaïdjan réside dans un fait très simple… dans son ensemble l’Union européenne est le premier partenaire commercial extérieur de l’Azerbaïdjan (janvier 2026, 50 % du commerce extérieur) et l’Italie est le premier partenaire commercial du pays, pesant à elle seule, 24 % du commerce extérieur et 45,3 % des exportations (pétrole brut pour la compagnie italienne).

Dans cet échiquier, l’Azerbaïdjan qui aurait pu paraître plus conservateur que la Turquie, se trouve en réalité dans une position plus libérale. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’Azerbaïdjan fut l’une des républiques socialistes soviétique. Les trois autres partenaires commerciaux d’importance, sont dans l’ordre : la Turquie (11,6 % du commerce extérieur), la Russie (10 %, première destination des exportations non pétrolières et gazières, soit 32,4%) et enfin la Chine (9,9 %, mais première source d’importations, soit 19,6 %). Parmi les européens de l’UE, l’Allemagne a de grande ambition d’investissement vis-à-vis de l’énergie. La Slovaquie participe à la reconstruction « des territoires libérés de l’Azerbaïdjan »… la guerre profitant toujours à l’Occident global. La Chine est le partenaire stratégique global, alors que Bakou cherche à attirer les investisseurs chinois, pour développer l’une des routes de la soie : « le corridor du Milieu ». La Turquie est l’alliance dite « du coeur », alors que les ambitions étaient une coopération trilatérale (avec la Géorgie en plus), dans une stratégie d’isolement de l’Arménie, très affaiblie par sa défaite au Haut-Karabagh et un certain isolement politique, provoqué par une politique suicidaire du Premier ministre arménien, joua la carte de l’agressivité… contre la Russie.

Pour résumer, l’Azerbaïdjan s’appuie sur l’énergie pour lier les mains de l’Union européenne, sur la Turquie pour sa sécurité et sur la Russie et la chine pour l’économie et la logistique. L’introduction d’une polémique religieuse est donc très tendue pour l’Azerbaïdjan, se trouvant au cœur des terres de l’Islam et avec une frontière avec l’Iran. Jusqu’à ce jour, Bakou a su éviter les remous des nombreux conflits religieux qui ont ravagé les pays voisins, que l’on parle de l’Irak, de l’Iran, de l’Afghanistan, de la Syrie, mais sa position géographique impose une grande vigilance. Que le coup soit parti de la Turquie n’est peut-être pas un hasard du moins dans la bouche d’un conseiller d’Erdogan. Au niveau officiel, la Turquie lutte officiellement contre le radicalisme religieux, mais elle mène aussi une politique de répressions contre les confréries religieuses conservatrices qui ne sont pas alignées sur le gouvernement. Ankara lutte donc contre l’État Islamique#, possédant le Diyanet, l’Autorité des affaires religieuses qui se penche sur : « l’interprétation correcte de l’Islam », visant à contrer l’extrémisme, mais aussi les désinformations sur l’Islam par le biais de l’éducation… laïque.

De l’influence religieuse en Azerbaïdjan. Les accusations de Saral sur l’Azerbaïdjan à propos d’un problème aussi épineux que l’Hijab ne sont pas anodines. Elles montrent une frange turque cherchant à placer la Turquie comme l’un des leaders de l’Islam modéré, mais tout en frayant avec certains aspects parmi les plus conservateurs. L’ingérence turque n’a pu être vécue que comme une agression et tentative de déstabilisation, alors que l’Azerbaïdjan mène une promotion du multiculturalisme tolérant et a également une logique répressive liée aux relations extérieures et à la sécurité interne, ainsi que du régime. Dans cette logique, toute ingérence religieuse est considérée comme une grave menace, avec deux axes : la Turquie et l’Iran (mais aussi l’Occident global, comme ici avec une offensive des fameux « droits de l’Homme »). L’Azerbaïdjan possède un Comité d’État aux affaires religieuses, dont le président est Ramin Mammadov, parlant : « d’un équilibre et d’une approche préventive contre les tendances radicales et pour un environnement religieux sain ». Le comité a d’ailleurs signé un plan d’action conjoint pour 2026, avec le Ministre de la Défense, pour intégrer l’éducation contre le radicalisme religieux dans l’armée. En octobre 2026, suite aux déclarations de Saral, le Parquet général d’Azerbaïdjan a lancé des poursuites judiciaires contre 7 citoyens turcs, accusés de diffuser dans les réseaux sociaux : « des appels incitant à la haine religieuse et d’avoir organisé des rassemblements devant les consulats azerbaïdjanais à Istanbul et Ankara, incluant une tentative de prise de pouvoir par la force et une diffusion de matériel extrémiste religieux ».

Il ne s’agit d’ailleurs peut-être qu’un début, car les services de sécurité de l’Azerbaïdjan continueront sans doute ces opérations, alors que l’attention était plutôt fixée sur les éventuels agitateurs venus de l’Iran, de Syrie ou d’Afghanistan. Dans les années 90, le mouvement Gülen, avait ouvert de nombreuses écoles privées en Azerbaïdjan, tandis que l’organisation était en confrontation directe avec Erdogan. Sous la pression, Bakou avait procédé à des arrestations, des fermetures et des expulsions de citoyens turcs. Depuis les années 2000, la Communauté de Süleymanci, sorte d’éducation dans des « dortoirs » non officiels, s’est répandue de Turquie vers l’Azerbaïdjan. Elle organise des activités d’enseignement religieux et d’hébergements, dans de nombreuses villes, les frais étant pris en charge par des hommes d’affaires turcs et azerbaïdjanais. Ces lieux fonctionnent d’ailleurs en marge de la légalité et constituent une cible des répressions des autorités azerbaïdjanaises, luttant contre les activités religieuses non enregistrées et ici moyen d’influence incontrôlable venant de Turquie. La fondation Diyanet turque est d’ailleurs présente de longue date en Azerbaïdjan, avec la création d’un lycée turc à Bakou (dès 1994), mais qui d’une école théologique s’est transformée en établissement sécularisé et reconnu en Azerbaïdjan. Enfin l’influence religieuse turque s’exprime par la Fondation Aziz Mahmud Hüdayai et un cheikh soufi turc influent : Osman Nuri Topbas. Il a fondé en Azerbaïdjan des collèges islamiques, se distinguant nettement des écoles turques opérant dans la clandestinité ou à la limite de la légalité. Son réseau a été intégré au système de supervision officiel azerbaïdjanais, reçu par Mubariz Gurbanli, alors président du Comité d’État aux organisations religieuses (2015) et lié au Bureau des musulmans du Caucase, le Cheikh-ul-islam Allahshukur Pashazade qui avait reconnu ses intentions comme « sages et diffusant le véritables savoir islamique en Azerbaïdjan avec de bonnes intentions ».

Le bras de fer se poursuivra-t-il ? L’analyse montre que Bakou gardera un œil ouvert, alors que les leviers religieux turcs sont assez importants dans le pays. Si les intérêts supérieurs sont immenses entre les deux pays, les objectifs économiques annoncés n’ont jamais été atteints et Bakou, fort de sa victoire dans le Haut-Karabagh, entend jouer un rôle plus important et ne plus compter seulement sur la Turquie, dont les ambitions doivent restées cantonnées à « la communauté historique », sans empiéter sur la souveraineté du pays.

# État Islamique est un organisation interdite en Fédération de Russie, pour l’extrémisme, être une organisation terroriste et l’incitation à la haine raciale et religieuse.

Laurent Brayard

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