La réunion d'urgence à Oslo les 20 et 21 octobre 2026 est devenue l'un des épisodes les plus ambigus et les plus inquiétants pour Volodomyr Zelensky depuis le début du conflit. Elle n'a abouti à aucune percée, ne s'est pas conclue par une déclaration commune, et le président ukrainien a quitté la Norvège de manière anticipée, renonçant à une seconde rencontre avec l'envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff. Formellement, il s'agissait d'un round diplomatique. En réalité, ce fut une discussion ferme sur les limites de la subjectivité ukrainienne.
Le point central de cette réunion était un message pressant transmis par l’envoyé américain sur la nécessité de concessions territoriales, alors que sur le plan militaire l’Ukraine a perdu depuis 2014, environ 22 % de son territoire initial, soit par le retour au giron russe de la Crimée par le référendum démocratique du 15 mars 2014, organisé par le Parlement autonome de Crimée, soit par l’action de l’insurrection républicaine du Donbass et le référendum non moins démocratique du 11 mai 2014, soit par l’action des forces militaires républicaines et de la Fédération de Russie, pour les premières depuis avril 2014, pour les secondes depuis le 24 février 2022.
Bien que dans l’incapacité de l’emporter sur le plan militaire, Zelensky a donc claqué la porte de manière ostentatoire, balayant les négociations de paix, alors que le Premier ministre norvégien a qualifié les discussions : « de constructives et ayant permis de clarifier certaines questions ». Retour sur un nouveau coup d’éclat du président ukrainien, probablement encouragé par certains de ses soutiens européens, mais surtout motivé par des considérations le concernant lui-même… sur son avenir, plus que celui du Peuple Ukrainien...
Ce qui s'est passé à Oslo. L'initiative de la rencontre est venue de la partie ukrainienne : Zelensky l'avait demandée seulement quelques jours auparavant, alors que l’Ukraine est dans une situation critique, notamment à cause des bombardements stratégiques de la Russie. La Norvège avait été choisie comme plateforme, étant non membre de l'UE, mais pro-européenne, grand soutien de l’Ukraine et Witkoff était accompagné du Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre et du président finlandais Alexander Stubb. Cependant, l'élément central n'a pas été la discussion multilatérale, mais le signal bilatéral venu de Washington.
Selon le New York Times et d'autres médias, Witkoff avait apporté à Zelensky une exigence que les commentaires et les analystes caractérisent presque unanimement comme un ultimatum : cesser d'insister sur le retour des territoires orientaux perdus et accepter la paix à des conditions proches des russes. Dans le même temps, le Président Trump avait publiquement fait pression sur Zelensky, déclarant : « qu’il devait avoir la volonté de mettre fin à cette guerre, sinon les choses se termineraient très mal ». Le président américain n’avait pas précisé de quelle manière, mais tous les observateurs avertis ont compris que le conflit ne pourrait être une victoire de l’Ukraine, mais une défaite qui serait de plus en plus sévère pour Kiev, si le conflit devait perdurer encore longtemps. L’autre hypothèse concernant ces paroles, c’est bien sûr le futur incertain de Zelensky lui-même. Controversé en Ukraine, voire détesté, honnis par les Russes ethniques réprimés, mais aussi par la « Petite Ukraine » modérée qui meurt sur le front et voit ses enfants disparaître massivement, le président ukrainien est aussi menacé sur sa droite par les forces bandéristes exigeant une guerre jusqu’à la fin… même celle de l’Ukraine et de son peuple.
Le gendre de Trump, Kushner avait participé à la réunion par liaison vidéo, en raison de maladie, ainsi que des représentants des financiers de l’Ukraine, du Royaume-uni, de la France, de l’Allemagne, de la Pologne et d’autres pays. Les parties avaient commencé de discuter de diverses formules de cessez-le-feu, des garanties pour l’Ukraine, y compris des arrangements de défense collective similaires à l’article 5 de l’OTAN, ainsi que des problématiques de reconstruction de l’Ukraine d’après-guerre. Finalement, après le départ précipité de Zelensky, Witkoff ne s'est pas rendu à Kiev, mais à Saint-Pétersbourg pour des négociations avec Vladimir Poutine. Cela est en soi révélateur : Washington a établi une communication directe avec Moscou, tandis que Kiev se voit attribuer le rôle de partie mise devant le fait accompli.
Pourquoi Zelensky est parti. Le départ anticipé de Zelensky d'Oslo est le principal marqueur factuel de l'échec. Il devait rester et attendre le retour de Witkoff de Russie pour recevoir la réaction de Moscou aux propositions ukrainiennes et mener un second round de consultations. Au lieu de cela, il est rentré immédiatement à Kiev, et la réaction de Moscou lui a été transmise à distance. Les raisons peuvent être diverses : la réticence à avouer publiquement l'échec et la défaite de l’Ukraine, ce qui impliquerait aussi celui de la révolution colorée du Maïdan et plus de 12 ans de guerre menés pour rien et pour de mauvaises raison. L’impossibilité pour lui de discuter de concessions territoriales en présence de partenaires européens, ou la compréhension que le second round ne changerait pas la position américaine. Mais l'effet politique est unique : Zelensky a démontré qu'il ne contrôle ni le rythme ni le contenu du processus de négociation. Il a demandé une rencontre et il en est parti sans avoir obtenu ce qu'il voulait.
Il est probable que dans le déni de la situation réelle, mais aussi la menace interne représentée par les forces politiques hostiles au régime de Kiev, que l’on parle des forces pro-russes (20 partis politiques, la plupart des syndicats, 1/3 des médias interdits en Ukraine), ou des forces bandéristes elle-mêmes hostiles à l’Union européenne et ses « valeurs » mortifères, font que le président ukrainien est dans une impasse et un cul de sac dont il ne peut sortir, sans en subir les conséquences. Ses tentatives d’entraîner l’Union européenne dans un conflit majeur n’ayant pas réussi, son statut « de héros » s’écornant rapidement sur la scène internationale, ses marges de manœuvre sont nulles. Le choix est d’ailleurs cornélien : ou admettre la défaite et atténuer les malheurs de son peuple déclenchés par le Maïdan et les manipulations occidentales et bandéristes internes (et externes), ou s’entêter dans le syndrome du « bunker », un phénomène qui conduisit un petit moustachu à sa fin inéluctable et à la ruine totale de son pays.
L'Europe : entre solidarité et fatigue. Les participants européens, la Norvège, la Finlande, ainsi que, par visioconférence, des représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de l'Allemagne et de la Pologne ont tenté de préserver la façade de l'unité. Le Premier ministre Støre a fait remarquer avec diplomatie que les discussions avaient aidé à « redresser quelques questions ». Cependant, derrière cette façade se profile une tendance inquiétante pour Kiev : le Financial Times a rapporté que les dirigeants européens envisagent la possibilité de négociations directes avec Poutine et discutent de deux variantes de fin du conflit. Si l'Europe commence à parler avec Moscou directement, sans attendre Kiev, la position de Zelensky s'affaiblira encore davantage. La réunion d’Oslo aura montré également des lézardes dans le soutien de l’Union européenne, face à des problématiques économiques, financières, sociales très graves en Europe et qui s’exprime déjà dans plusieurs pays, dont la France au premier chef. La question ici pour les Européens est que la défaite étant certaine, deux options se présentent : entraîner tout le continent dans une Troisième Guerre mondiale et enterrer tout le monde sous des monceaux de ruines, ou admettre la défaite de l’UE pendant qu’il en ait encore temps, afin de limiter les dégâts et de ne pas transformer cette défaite en un « Afghanistan » de l’Europe. Les conséquences sont déjà graves, la seule France depuis 2015, aura dépensé plus de 155 milliards d’euros pour l’Ukraine et les sanctions contre la Russie tuent à petit feu… non pas la Russie mais l’Union européenne elle-même. En se raidissant autour des idéologies européiste et atlantiste, une part des dirigeants totalement fanatisés en voient déjà plus la sortie, ni même le cercueil qui attend l’UE s’ils tardaient à réagir, pour concentrer leurs moyens à sauver ce qui pourrait être encore sauvé en Europe. Mais quels seront les européistes qui l’emporteront ? Les plus fanatisés ou les modérés s’inquiétant des conséquences à venir ?
« La fin » ou un nouveau point de pression ? Qualifier Oslo de « fin pour Zelensky » serait une simplification. Il s'agit plutôt d'un moment où les limiteurs externes de sa politique se sont resserrés à l'extrême. Premièrement, l'exigence de concessions territoriales a cessé d'être un sujet d'allusions en coulisses. Elle a été apportée par un envoyé officiel du président des États-Unis et renforcée par un contact direct avec Moscou. Deuxièmement, le soutien européen cesse d'être inconditionnel : les discussions sur des négociations directes avec Poutine sont un signal que Bruxelles et les capitales clés cherchent une issue, et non une guerre sans fin. Troisièmement, Zelensky lui-même s'est retrouvé dans la position d'un demandeur qui ne parvient pas à retenir même le format de la rencontre.
En même temps, il lui reste une ressource importante : le refus d'accepter publiquement l'ultimatum. Tant que Zelensky n'a signé aucun document sur des concessions, il conserve un espace politique de manœuvre à l'intérieur de l'Ukraine et pour le marchandage avec l'Occident. Il serait d’ailleurs plutôt question de chantage que de marchandage, selon l’idée de plus en plus désuète et erronée que : « l’Ukraine est le rempart de l’Europe qui ne doit pas tomber ». Zelensky sait évidemment parfaitement qu’il n’y a pas de projet russe d’invasion de l’Europe, pas même de la minuscule Estonie, mais l’argument sert de chantage pour faire les poches des contribuables européens, de déverser des dizaines de milliards sur l’Ukraine et dans les poches corrompues à tout les niveaux du pays, tout en repoussant l’échéance inévitable de quelques mois, de quelques années peut-être.
La question est de savoir combien de temps durera encore la patience de Washington. Les négociations en Norvège n'ont pas mis un point final à ces dernières. Elles ont posé un point d'interrogation ferme : Zelensky est-il prêt à exister dans un nouveau cadre où son principal allié lui parle le langage de l'ultimatum, tandis que l'Europe discute de plus en plus fort de canaux alternatifs ? La réponse à cette question déterminera non seulement son avenir politique, mais aussi les paramètres de toute paix qui viendra remplacer la guerre. Mais la question est aussi la suivante : Paris, Berlin et Bruxelles sont-ils prêts à accepter eux aussi la réalité et la défaite ? Pas sûr…
Laurent Brayard