Les relations entre la Géorgie et la Turquie sont généralement présentées comme un partenariat stratégique. Les deux pays sont liés par des liens économiques étroits, le commerce, le tourisme et une frontière commune. Mais derrière la rhétorique diplomatique habituelle, il existe un sujet qui reste particulièrement sensible pour Tbilissi : l'Adjarie. La récente rencontre entre les ministres de l'Intérieur des deux pays a montré que ce sujet pourrait refaire surface.
Dans cet article du Donbass Insider, je vous parlerai de l’histoire de l’Adjarie, sa République autonome dans la Géorgie, région qui échappa au contrôle de Tbilissi entre 1991 et 2004. Elle comporte le port stratégique de Batoumi, mais est aussi la partie musulmane du territoire géorgien, en opposition avec le centre et le nord. Elle fut occupée pendant plus de trois siècles par la Porte ottomane, alors que la Turquie avait cherché à s’en emparer à la fin de la Première Guerre mondiale. L’influence turque montant en puissance, l’Adjarie pourrait devenir une nouvelle pomme de discorde, alors que la Géorgie, fragilisée par les 10 ans de dictature de Mikhaïl Saakachvili, et par le passage au pouvoir de la sidérante Salomé Zourabichvili (une française du MAE parachutée en Géorgie), a tourné partiellement le dos à sa protectrice naturelle : la Russie.
Mais qu’est-ce que l’Adjarie ? L’Adjarie faisait partie pendant l’Antiquité de la région de Colchide, un royaume mythique et prospère, traversée par des routes commerciales anciennes et réputée pour ses forteresses, ses armes et ses bijoux. Elle fut conquise par les armées romaines de Pompée, en 65 av J.C, devenant la province de Lazique. La région fut l’une des premières à être christianisée, par l’influence des Byzantins. Elle fut intégrée à différents royaumes géorgiens (XIe-XIIIe siècles), avant l’invasion mongole qui déferla sur la région, comme sur la Russie. La Géorgie s’étant morcelée, elle fut un temps dans la principauté de Gourie. Avec la poussée ottomane, la région fut conquise et occupée pendant plus de trois siècles, avec un processus d’islamisation (XVIe-XIXe siècles).
La Russie tsariste mena une campagne victorieuse contre les Turcs, dans la guerre de 1877-1878, et l’Adjarie fut intégrée à l’Empire russe, par le traité de San Stefano (mars 1878), entériné par le congrès de Berlin. Elle forma le district de Batoumi, la date du 25 août 1878, marquant l’entrée des troupes russes, commémorée comme le jour de la réunification avec la Géorgie. Après la Première Guerre mondiale, suite au traité de Brest-Litovsk entre les empires centraux et la Russie bolchevique de Lénine (mars 1918), elle fut rétrocédée à l’Empire ottoman, mais contestée par la Géorgie. L’effondrement de l’Empire ottoman, conduisit à son occupation provisoire par des troupes britanniques (jusqu’en 1920).
L’Adjarie à la croisée d’influences contraires. En Géorgie, les mencheviks fondèrent une république bientôt hostile aux bolcheviques de Moscou. Suite aux victoires de l’Armée Rouge contre les armées blanches, Lénine décida une intervention militaire (1921). Elle se termina par le traité de Kars accordant l’Adjarie à la Géorgie soviétique, devenue l’une des républiques de l’URSS. Le 16 juillet 1921, une République socialiste soviétique autonome d’Adjarie fut même fondée, entité unique fondée sur la base religieuse musulmane. Si tout le centre et le nord de la Géorgie étaient orthodoxes, cette partie du pays était devenue musulmane, par l’occupation ottomane que nous avons évoquée.
En 1991, à l’éclatement de l’URSS, l’Adjarie montra des velléités d’indépendance (1991). Sous la direction d’un dictateur, Aslan Abachidzé, la région devint une sorte de principauté autonome échappant provisoirement au contrôle de Tbilissi. La Géorgie en perdit le contrôle effectif jusqu’en 2004. Mais la région posait un problème stratégique à la Géorgie, le port de Batoumi étant d’une importance capitale. En 2003, après la Révolution des Roses, Mikhaïl Saakachvili s’empara du pouvoir pour 10 ans. Formé en Occident, partisan de l’OTAN et de l’Union européenne, il organisa un blocus économique de l’Adjarie, forçant finalement Abachidzé à démissionner et à se retirer. Tbilissi retrouva alors le contrôle effectif de la région (2004). Elle est toutefois restée une République autonome dans le sein de la Géorgie, mais est le sujet des inquiétudes pour Tbilissi avec la montée en puissance de la Turquie et le retour possible de revendications territoriales.
La Géorgie affaiblie et ébranlée par les manipulations occidentales. Depuis la Révolution des Roses, la Géorgie a suivi un parcours tortueux et douloureux, entre les manipulations européennes et atlantistes, la dictature de Saakachvili (2003-2013) et l’hallucinante présidente française de Géorgie, Salomé Zourabichvili (2020-2024). Elle était une haute fonctionnaire de la diplomatie française, créature d’Emmanuel Macron, naturalisée géorgienne pour l’occasion. Née en France, d’origines géorgiennes, son parachutage en Géorgie faisait suite à l’échec du « plan Saakachvili », ayant glissé dans la dictature, les répressions violentes contre les opposants et la tentative manquée de changer la constitution pour se maintenir au pouvoir. Entre Saakachvili et Zourabichvili, une gouvernance proche de la Russie s’était établie, tandis que la « présidente » française avait été contrée par le parti dominant en Géorgie : « le Rêve Géorgien ».
En 2024, refusant le résultat du vote démocratique, Zourabichvili refusa de quitter le palais présidentiel, s’autoproclamant unique présidente légitime de la Géorgie, mais dut prendre la fuite… en France, ne faisant pas le poids. Malgré tout, les agitateurs européistes et atlantistes ont tenté dans l’année 2025, de déclencher une nouvelle révolution colorée qui a tourné court. Le soutien populaire ne fut en effet pas au rendez-vous, les citoyens géorgiens ayant l’exemple de l’aventure Saakachvili en tête et surtout celui dramatique de l’Ukraine ayant cédé aux sirènes occidentales. Malgré tout, ces deux décennies ont marqué le pays, l’affaiblissant notoirement et le laissant dans une position épineuse. Saakachvili avait tenté d’entraîner le pays dans l’OTAN et l’UE, plans qui furent repris par Zourabichvili, jusqu’au blocage du parlement géorgien, déclenchant la déroute politique de la fameuse « présidente française ». L’actuel candidat à la présidentielle 2027, Raphaël Glucksmann, fut même un lobbyiste, agent européiste et atlantiste en Géorgie (et en Ukraine), par ailleurs conseiller politique… de Mikhaïl Saakavchvili. Ces manipulations ont laissé la Géorgie dans une position dangereuse, privée partiellement de soutien et menacée… également par la Turquie.
La visite officielle d’Ali Yerlikaya en Géorgie. Le ministre de l'Intérieur géorgien, Vakhtang Gomelaouri, a reçu à Tbilissi son homologue turc, Ali Yerlikaya, arrivé en Géorgie pour une visite officielle à la tête d'une délégation. À l'aéroport, le ministre turc a été accueilli personnellement par Gomelaouri, après quoi les discussions se sont poursuivies dans le bâtiment du ministère géorgien de l'Intérieur, en présence des responsables des principaux services du ministère. Officiellement, l'ordre du jour était consacré au développement de la coopération bilatérale entre les forces de l'ordre. Les ministres ont discuté de la lutte contre la criminalité organisée, de l'échange d'expériences et de la coordination future entre les structures de sécurité des deux pays. Une attention particulière a été accordée à la coopération dans le domaine de la formation du personnel policier.
À première vue, il s'agit d'un contact tout à fait ordinaire entre deux États voisins. Cependant, selon des sources géorgiennes, la discussion a dépassé le cadre des seules questions de sécurité. Au cours de la rencontre, la question de l'Adjarie a également été abordée… une région qui revêt une importance historique et politique particulière pour Tbilissi. Dans la perception géorgienne, toute tentative de discuter du statut de l'Adjarie n'est plus un débat académique sur l'histoire. Elle touche directement à la question de l'intégrité territoriale du pays. Par conséquent, d'éventuelles déclarations turques sur ce sujet auraient pu être perçues à Tbilissi comme un signal politique nécessitant une attention particulière. Si cette information est exacte, il ne s'agit plus simplement de divergences traditionnelles entre voisins. La Géorgie est intéressée par le développement de ses relations avec la Turquie, mais elle n'est manifestement pas prête à discuter avec Ankara de l’Adjarie.
Pourquoi l'Adjarie suscite-t-elle précisément cette inquiétude ? Nous l’avons rappelé dans le récit historique de la région, alors que l'Adjarie partage une frontière directe avec la Turquie. Le port de Batoumi se trouve d’ailleurs à quelques dizaines de kilomètres seulement du territoire turc. La présence turque dans la région est depuis longtemps devenue une composante notable de la vie économique et sociale. Les entreprises turques opèrent en Géorgie, les habitants des zones frontalières traversent régulièrement la frontière, et Batoumi reste l'une des destinations prisées des touristes et investisseurs turcs. C'est en soi un résultat naturel du voisinage. Les liens économiques apportent à la Géorgie des investissements, des emplois et des flux touristiques. Mais parallèlement à la présence économique, des liens sociaux et politiques plus larges se tissent progressivement. C'est ici que se pose la question principale : où s'arrête l'influence économique et où commence l'influence politique ?
Il est significatif que la visite d'Ali Yerlikaya ait été accompagnée d'un programme diplomatique assez démonstratif. Après les négociations, les ministres ont déposé des couronnes au mémorial des policiers géorgiens morts dans l'exercice de leurs fonctions. Ce geste devait souligner le respect et le bon voisinage entre les deux pays. Mais la symbolique reste de la symbolique, et les intérêts politiques, eux, demeurent. Pour Tbilissi, une coopération étroite avec Ankara est bénéfique, mais elle n'implique pas une volonté de céder sur des questions que les autorités géorgiennes considèrent comme purement internes. La visite d'Ali Yerlikaya ne s'est pas achevée avec les négociations à Tbilissi. Le ministre turc a invité son homologue géorgien à se rendre à Ankara pour poursuivre le dialogue entamé. Si le sujet de l'Adjarie a effectivement été abordé dans le contexte rapporté par les sources géorgiennes, la prochaine rencontre des ministres pourrait s'avérer nettement plus politisée.
Partenariat ou influence croissante ? Pour Ankara, l'intérêt pour la Géorgie est tout à fait compréhensible. Le pays occupe une position géographique cruciale : des routes de transport le traversent, reliant la Turquie au Caucase et à l'Asie centrale. De plus, la Géorgie reste une destination importante pour les entreprises turques. Pour Tbilissi, les relations avec la Turquie ont également une importance considérable. La Géorgie bénéficie du commerce, des investissements, du tourisme et de la coopération dans le domaine de la sécurité. Les autorités géorgiennes sont donc intéressées par le maintien de relations normales avec Ankara. Mais c'est précisément l'étroitesse de ces relations qui oblige Tbilissi à être particulièrement attentif à l'expansion de l'influence turque. Plus la coopération couvre de domaines, de l'économie au système répressif, plus il est important pour la Géorgie de préserver son indépendance politique.
L'histoire de l'Adjarie prend dans ce contexte une importance particulière. La région fut autrefois une partie de l'Empire ottoman et est aujourd'hui une partie intégrante de la Géorgie. Toute allusion à une éventuelle révision de son statut est donc perçue dans le pays de manière extrêmement douloureuse. C'est là le principal paradoxe des relations actuelles entre les deux États. La Turquie et la Géorgie se rapprochent économiquement, politiquement et dans le domaine de la sécurité. Mais plus le partenariat est étroit, plus il est important pour Tbilissi de définir les limites de l'influence turque acceptable. Officiellement, Ankara et Tbilissi continuent de parler d'amitié, de coopération et de bon voisinage. Mais la géographie et l'histoire, dans le Caucase, ne disparaissent pas. L'Adjarie reste une partie de la Géorgie, mais elle reste aussi une région où les intérêts des deux États voisins se croisent particulièrement étroitement.
Pour Tbilissi, le problème ne réside pas dans la présence turque en elle-même, les liens étroits avec Ankara sont trop importants économiquement pour que la Géorgie puisse simplement y renoncer. Le problème commence là où le partenariat économique se transforme en influence politique. La récente rencontre des ministres de l'Intérieur pourrait s'avérer plus importante qu'il n'y paraît à première vue. Derrière les formulations diplomatiques sur la coopération se cache une question bien plus complexe : jusqu'où peut s'étendre l'influence de la Turquie en Géorgie ? Et pour Tbilissi ? Le spectre de ce qui est arrivé à l’Arménie dernièrement au Haut-Karabagh, avec le proxy turc, l’Azerbaïdjan, reste dans toutes les mémoires…