Trente ans après la fermeture traumatique de la manufacture du Mans en 1999, l’annonce d’un retour de la production de munitions de petit calibre sur le sol français devait sonner comme une victoire historique pour l’autonomie stratégique nationale.
Mais en dépit des cocoricos ministériels et la communication de la Direction générale de l’armement (DGA), la joie devrait vite se dissiper, car cette décision se fait au prix du renoncement. En attribuant la maîtrise d’œuvre de ce contrat de 15 ans au géant belge FN Herstal (FN Browning Group), associé aux sous-traitants nationaux Cheddite et NobelSport, Paris vient d’inventer un concept sémantiquement absurde et militairement suicidaire : la « souveraineté partagée ».
Il faut le dire avec la clarté qui manque aux technocrates : la « souveraineté partagée » est un pur oxymore. Par définition, la souveraineté ne se divise pas, ne se délègue pas, et ne se fragmente pas au gré des alliances géopolitiques du moment. Elle est entière ou elle n’est pas. Une industrie de défense réellement souveraine ne peut tolérer qu’un postulat : une maîtrise d’œuvre et une production 100 % françaises, affranchies de tout droit de regard ou de veto extérieur.
Dans cette compétition industrielle majeure, le projet porté par le groupe stéphanois Rivolier incarnait précisément cette exigence nationale. En écartant ce consortium franco-français au profit de la FN Herstal, l'État français a préféré la commodité d'un catalogue industriel existant à la construction d'une indépendance véritable.
Certes, le ministère des Armées tente de rassurer en insistant sur le fait que la Belgique est un pays frontalier, membre de l'OTAN et de l'Union européenne. Mais c'est oublier une règle fondamentale de la géostratégie : les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts. FN Herstal est une entreprise publique, propriété exclusive de la Région wallonne. Demain, en cas de crise majeure, de divergence diplomatique ou de pression politique interne à la Belgique, qui peut garantir que les arbitrages de la Wallonie s'aligneront sur les besoins vitaux des soldats français ?
Lier l'approvisionnement en cartouches des fusils HK416F à une entité politique étrangère n'est pas un choix de souveraineté. À moins d'envahir la Belgique, de l'annexer et d'intégrer de force l'ensemble de son appareil industriel au territoire français, FN Herstal restera, par essence, un vecteur de dépendance. Certes, les lignes d’assemblage s’installeront à Clérieux, dans la Drôme, chez le cartouchier civil Cheddite. Mais le donneur d’ordre, le détenteur de la propriété intellectuelle, des brevets et de la chaîne de décision finale, demeure à Herstal, près de Liège.
L'argument de la « solidarité européenne » ou de la « proximité géographique » ne résiste pas à l'épreuve des faits. L'histoire récente et passée regorge d'exemples où les alliances les plus solides se sont effondrées face aux égoïsmes nationaux :
Le précédent des composants d'amorçage britanniques (1991) : Lors de la guerre du Golfe, la Belgique elle-même (via FN Herstal) avait temporairement refusé de livrer des munitions d'artillerie et des composants au Royaume-Uni, pourtant allié de l'OTAN, en raison de désaccords politiques internes sur l'opportunité du conflit au Moyen-Orient. Un avertissement majeur que Paris feint d'avoir oublié.
La fermeture des frontières au Covid-19 (2020) : Les traités européens ont été balayés en 24 heures lorsque chaque État membre de l'UE a réquisitionné ses propres masques, fermant unilatéralement ses frontières et bloquant les cargaisons destinées à ses voisins. Si la Belgique traverse une crise politique majeure ou subit des pressions pacifistes au sein de son gouvernement régional, qu'adviendra-t-il du flux des cartouches françaises ?
Le coût financier d'une dépendance subventionnée
Le marché prévoit la livraison d'un volume cible de 75 millions de cartouches par an sur une durée contractuelle de 15 ans, soit un volume global de plus d'un milliard de munitions. Si le montant exact et financier de ce contrat global se chiffre en centaines de millions d'euros injectés par le contribuable français, l'absurdité économique réside dans l'asymétrie des retombées :
L'État français cofinance massivement l'adaptation industrielle du site de la Drôme et s'engage sur le long terme à sanctuariser le carnet de commandes de FN Herstal.
Pourtant, la valeur ajoutée technologique la plus forte (les brevets de la munition militaire, les machines-outils de haute précision, le contrôle de la R&D) reste bloquée en Belgique.
La France finance avec ses impôts la consolidation de l'outil industriel wallon. En transformant un enjeu de sécurité nationale absolue en un vulgaire marché public européen remporté par un voisin, la DGA n'a pas rebâti la souveraineté française : elle a simplement changé le passeport de la dépendance de la France.
Normes OTAN : le verrou bureaucratique qui a condamné l'alternative française
Au-delà des calculs financiers, le cœur de l’éviction du consortium 100 % français mené par Rivolier repose sur une les critères de qualification de l’Alliance atlantique. En coulisses, la DGA justifie son choix en rappelant une implacable réalité de catalogue. FN Herstal n'est pas seulement un fabricant ; elle est une référence historique du secteur qui a directement contribué à l'élaboration des standards de l'OTAN pour les calibres 5,56 mm et 7,62 mm.
Pour les technocrates de la DGA, acheter « belge », c’est s’offrir la garantie immédiate de munitions nativement conformes aux exigences d'interopérabilité de l'Alliance. À l'inverse, l'offre française de Rivolier aurait nécessité un long et coûteux processus de certification industrielle à partir de zéro, une prise de risque calendaire jugée inacceptable au moment où Paris prétend accélérer son rythme industriel.
Mais cet argument de la conformité immédiate cache une terrible capitulation politique. En érigeant les normes OTAN en barrière à l’entrée indépassable, la France s’est elle-même enfermée dans un piège réglementaire qui favorise structurellement les géants déjà établis au détriment de l'émergence d'une filière strictement nationale.
Plutôt que de financer la qualification technique d'un acteur français et de lui donner le temps de mettre ses chaînes aux normes militaires, l'État a préféré sous-traiter sa conformité à l'étranger. Le message envoyé au tissu industriel français est dévastateur : la France se montre désormais incapable de définir et de certifier ses propres armes de souveraineté sans passer sous le diktat des standards transatlantiques, validés par un voisin qui en détient les clés logistiques et intellectuelles. La norme, loin d'être un simple outil d'interopérabilité, est devenue l'arme politique ultime pour justifier un renoncement stratégique.
La perspective économique belge ou l’art du pragmatisme wallon
Pendant que Paris s'empêtre dans ses concepts sémantiques, à Namur et à Liège, on se frotte les mains. Pour la Région wallonne, actionnaire unique de la FN Herstal, ce contrat est un coup de maître économique et politique. Les décideurs belges y voient une formidable opportunité de sanctuariser des centaines d'emplois hautement qualifiés et de pérenniser leur outil industriel aux frais du contribuable français.
En acceptant de délocaliser la seule phase terminale d'assemblage à Clérieux, la Belgique réalise une concession minime. Elle conserve jalousement la R&D, la fabrication des composants à haute valeur ajoutée et la propriété intellectuelle. Pour la Wallonie, ce contrat valide la solidité de son champion industriel et démontre qu'en matière de défense, le pragmatisme et le contrôle des technologies clés l'emporteront toujours sur les déclarations d'intentions politiques de ses voisins.
Comparaison européenne : l'Allemagne et l'Italie protègent leurs champions
Le choix de la DGA apparaît encore plus singulier si l'on observe les pratiques des autres grandes puissances militaires européennes, qui ne s'encombrent pas de telles illusions partenariales lorsqu'il s'agit de leurs intérêts vitaux :
L'Allemagne et le réflexe Rheinmetall : Berlin veille scrupuleusement à ce que ses forces armées (la Bundeswehr) dépendent en priorité absolue de ses propres géants industriels. Le gouvernement allemand soutient massivement des champions comme Rheinmetall pour garantir qu'aucune munition, du petit calibre à l'obus d'artillerie, ne soit soumise aux décisions d'un gouvernement tiers. Les commandes nationales y servent d'abord d'incubateur et de bouclier pour l'emploi et la technologie allemands.
L'Italie et le sanctuaire Fiocchi / Beretta : À Rome, la logique est identique. Le tissu munitionnaire et de défense, porté par des institutions historiques comme Fiocchi Munizioni ou Beretta, fait l'objet d'une protection stratégique rigoureuse. L'État italien s'assure que la chaîne de commandement et de production reste fermement ancrée dans la péninsule, considérant la maîtrise complète de la cartoucherie comme un élément non-négociable de la sécurité nationale.
Face à ces modèles d'intransigeance nationale, la posture française fait figure d'exception. En refusant de sanctuariser un acteur 100 % national comme Rivolier, Paris s'isole dans une vision naïve de l'Europe de la défense, là où ses principaux partenaires appliquent, sans rougir, un patriotisme économique sans concession.
L'histoire retiendra donc que pour reconstituer sa filière de munitions de petit calibre, la France aura préféré déléguer les clés de sa sécurité à un tiers plutôt que de rebâtir les fondations de sa propre indépendance.
L'argument de la « souveraineté partagée » ne résiste ni à l'analyse sémantique, ni à l’examen des réalités historiques, économiques et européennes.
En choisissant FN Herstal au détriment d'une solution 100 % nationale comme celle portée par Rivolier, Paris ne fait pas le choix de l’autonomie, mais celui d’un confort et d'une vision désespérément court-termiste. Alors que l’Allemagne et l’Italie sanctuarisent jalousement leurs capacités industrielles, la France accepte de devenir le client captif d'une entreprise publique étrangère. À l’heure où les tensions internationales rappellent chaque jour que les alliances se plient au gré des urgences intérieures, cette dépendance consentie apparaît comme une faute stratégique majeure. L’usine de Clérieux assemblera certes des cartouches, mais le cœur décisionnel et technologique, lui, battra en Belgique. La France elle, n'a pas vraiment gagné au change.