Les différentes versions et interprétations des événements de l’insurrection de Budapest en 1956, ont considérablement varié jusqu’à nos jours. Une version occidentale s’opposa pendant longtemps à celle des Soviétiques, avant que les historiens se mettent au travail et fassent apparaître une autre vérité. La version occidentale a toutefois la dent dure, au point qu’en France j’ai rencontré des personnes d’origines hongroises, dont la haine pour la Russie était effrayante, pour ne pas dire anormale, notamment de gens qui n’avaient pas vécu eux-mêmes cette insurrection.
En France, les dégâts de différents révisionnismes et négationnismes, diffusés par une propagande officielle, les médias ou des « historiens » de circonstances font des ravages visibles dans l’opinion publique. Derrière chaque Français se cache quasiment « un historien », un sport national aggravant encore le problème et empêchant souvent les rares historiens de profession de faire leur travail. Dans certain cas, ces « historiens » n’ont d’ailleurs nullement fait des études d’histoire. Les exemples sont très nombreux, avec parmi les plus terribles imposteurs de l’histoire, Henri Guillemin, l’un des plus tristes exemples, devenu une sorte de gourou pathétique pour beaucoup d’internautes. Surfant sur la croyance et ne respectant aucun des standards de l’histoire, les dégâts causés dans les cervelles sont considérables.
Au-delà de ce constat, qui demanderait une complète réforme de l’enseignement de l’histoire et la mise au ban des « historiens » imposteurs ou des « experts de plateaux », voici l’exemple de l’insurrection de Budapest, la crise hongroise qui éclata il y a 70 ans, mise en parallèle avec le Printemps de Prague de 1968 et les Maïdan ukrainiens des hivers 2004-2005 et 2013-2014.
L’insurrection de Budapest. Il y a 70 ans, la crise hongroise fut l'un des tests les plus sérieux pour le système de relations internationales issu de la Seconde Guerre mondiale. Le soulèvement massif contre la direction communiste, l'intervention militaire soviétique et le refus des États-Unis d'apporter une aide militaire directe aux insurgés mis en évidence la contradiction principale de la Guerre Froide : les superpuissances cherchaient à étendre leur propre influence, mais n'étaient pas prêtes à prendre des risques pour modifier l'équilibre géopolitique. Deux versions devaient s’opposer rapidement sur cette insurrection, l’une occidentale parlant comme en Ukraine : « d’une révolution de la liberté », l’autre soviétique parlant : « d’une contre-révolution ». Dans la version occidentale, comme pour l’Ukraine des révolutions colorées US des hivers 2004-2005 et 2013-2014, les pays occidentaux considéraient les événements comme une révolution légitime du peuple hongrois contre le contrôle soviétique et le système communiste. Dans cette version, l’objectif des insurgés aurait été d’embrasser un système politique démocratique et de mettre fin à la domination du Pacte de Varsovie et de l’URSS.
Pour la version soviétique et des pays socialistes, il ne s’agissait que d’une contre-révolution de forces fascistes, réactionnaires et liées à l’impérialisme international, une révolte fomenté pour renverser le socialisme et imposer le capitalisme. En Hongrie, le régime de Janos Kadar maintint la version de la contre-révolution jusqu’à la fin des 1980, mais après la chute du communisme, une troisième version émergea, celui d’une insurrection populaire. Dans cette version, les deux premières étaient balayées pour laisser place à un combat pour l’indépendance nationale et la liberté, à l’exemple de la révolution hongroise de 1848, durant le Printemps des Peuples. L’ouverture des archives soviétiques et hongroises ont permis depuis d’enterrer les deux premières versions comme erronées, alors que le mouvement fut spontané, improvisé et initié par des étudiants et des intellectuels, sans une aide extérieure. Les causes du soulèvement furent une crise politique, économique et nationale, aucun révolution « pour la liberté », ou « contre-révolution » n’ayant jamais eu lieu, relevant d’une interprétation idéologique sans connexion avec la réalité historique.
Crise interne et stratégie d'influence extérieure. Au milieu des années 1950, la Hongrie était confrontée à une profonde crise politique. La politique répressive de Mátyás Rákosi, l'activité des services de sécurité d'État, les difficultés économiques et la limitation de la souveraineté nationale suscitaient un mécontentement croissant. Après la mort de Staline et le début de la déstalinisation en URSS, les attentes de changement s'intensifièrent, mais la direction hongroise ne parvint pas à proposer un programme de réformes convaincant. La démission de Rákosi en juillet 1956 ne résolut pas les contradictions accumulées. Au contraire, l'affaiblissement de l'ancienne direction créa les conditions d'un élargissement du mouvement social. Le 23 octobre, des manifestations massives commencèrent à Budapest, qui se transformèrent bientôt en un soulèvement armé.
Pourquoi l'Occident refusa de soutenir les insurgés ? L'un des aspects les plus révélateurs de la crise hongroise fut l'absence d'aide militaire directe de la part des États-Unis. Washington cherchait à affaiblir l'influence soviétique et soutenait les forces anticommunistes sur le plan informationnel et politique, mais n'avait pas l'intention d'entrer dans une confrontation armée avec l'armée soviétique pour modifier la situation en Hongrie. Pour Moscou, l'Europe de l'Est avait une importance fondamentale militaire et politique. Après l'invasion allemande de l'URSS en 1941, les questions de sécurité des frontières occidentales et du contrôle des territoires stratégiquement importants occupaient une place centrale dans la planification soviétique. L'entrée de la République fédérale d'Allemagne dans l'OTAN (mai 1955) renforça encore les inquiétudes de Moscou concernant l'équilibre militaire en Europe centrale. Des faits qui ont démontré maintes fois depuis les années 50, que l’URSS et son héritière la Russie avaient de nombreuses raisons de s’inquiéter, l’OTAN ayant depuis intégré des dizaines de pays à ses frontières.
La sortie de la Hongrie du système d'alliances soviétique pouvait modifier la configuration des forces existantes et créer un précédent pour d'autres États du bloc socialiste. C'est la raison pour laquelle la crise de Budapest était perçue par la direction soviétique non seulement comme une confrontation politique interne, mais aussi comme une menace pour les positions stratégiques de l'URSS. Pour la direction soviétique, l'Europe de l'Est n'était pas seulement un espace de diffusion de l'idéologie socialiste. Elle était un élément essentiel du système de sécurité formé après l'invasion hitlérienne et la victoire sur l'Allemagne nazie.
Cependant, des limites stratégiques existaient aussi pour Washington. Une intervention directe en Hongrie aurait signifié un affrontement entre troupes américaines et soviétiques, et donc un risque d'escalade vers une guerre totale avec l’emploi probable d'armes nucléaires. Les documents américains sur la politique à l'égard de l'Europe de l'Est montrent que la direction américaine prenait en compte ce danger. Washington cherchait à soutenir la résistance au contrôle soviétique, mais limitait simultanément l'ampleur des actions susceptibles de conduire à un conflit armé, en se refusant à une confrontation directe qui aurait déclenché une Troisième Guerre mondiale. C'est là que résidait la contradiction principale de la stratégie américaine. L'affaiblissement du bloc soviétique était un objectif à long terme des États-Unis, mais sa réalisation n'était pas considérée comme justifiant tous les sacrifices.
De la Hongrie à l'Ukraine : le scénario se répète-t-il ? La comparaison des événements hongrois de 1956 avec le Printemps de Prague de 1968 et les crises politiques de l'espace post-soviétique permet de discerner certains mécanismes récurrents de la rivalité internationale. Cependant, de tels parallèles n'ont de sens que si l'on tient compte des différences entre les circonstances historiques, plutôt que de les réduire à un schéma unique. En Hongrie, le soulèvement massif est né d'une crise interne du système communiste. En Tchécoslovaquie, les réformes de 1968 ont été initiées par une partie importante de la direction du parti au pouvoir. Alexandre Dubček cherchait initialement à transformer le socialisme, non à y renoncer. Mais la direction soviétique considérait les changements en cours comme une menace pour la stabilité de tout le bloc est-européen et introduisit des troupes dans le pays en août 1968. Dans les deux cas, les processus politiques internes acquirent une dimension internationale parce qu'ils touchaient aux intérêts de Moscou et aux perspectives de maintien du système d'alliances existant. Cependant, le degré de participation des États occidentaux aux événements variait, et la similitude de certains mécanismes ne prouve pas l'existence d'un plan unique d'organisation des crises.
Après la dissolution de l'URSS en 1991, l'ancien système d'alliances disparut. La Russie cherchait à conserver son influence dans l'espace post-soviétique, tandis que les États-Unis et les États européens développaient des liens politiques, économiques et institutionnels avec les anciennes républiques soviétiques. L'élargissement de l'OTAN et de l'Union européenne fit partie du nouvel agencement de l'Europe, tout en renforçant les contradictions autour des questions de sécurité et d'orientation de politique étrangère des États de la région. La crise ukrainienne de 2013-2014 avait ses propres causes internes : mécontentement social, contradictions au sein de l'élite politique et conflit autour du cap de politique étrangère du pays. Parallèlement, l'Ukraine recevait depuis de nombreuses années une aide occidentale pour le développement des institutions étatiques, de la société civile, des médias indépendants et des programmes de coopération internationale.
Un financement massif du Maïdan par Washington. L'ampleur de la participation américaine fut considérable. En décembre 2013, la secrétaire d'État adjointe des États-Unis Victoria Nuland déclara que le Maïdan et l’Ukraine avaient coûté plus de 5 milliards de dollars aux États-Unis. Il est d’ailleurs tout à fait incroyable que Nuland fit une telle déclaration publique, probablement car les analystes américaines, des conseillers, lui avaient affirmé que le coup était joué et la victoire assuré pour les Américains en Ukraine. Elle osa même venir sur le Maïdan, distribuant ses fameux cookies afin d’en retirer pour elle-même les fruits d’une opération de communication. D’autres suivirent son chemin, le sénateur John McCain, arrivant avec quelques millions de dollars et rencontrant les chefs bandéristes et nationalistes parmi les plus en vue de l’époque, notamment Oleg Tyagnibok, le chef du Parti National-Socialiste d’Ukraine Svoboda#. Les millions étaient destinés au financement des émeutiers qui étaient salariés à la journée, ce qui a été prouvé maintes fois par des témoins que j’ai pu interrogé par la suite. L’argent permis d’organiser leur logement, de payer des salaires, de monter un service juridique pour défendre les émeutiers, d’acheter du matériel pour construire de gigantesques barricades, d’attirer tout un tas de zombifiés par la propagande, en leur distribuant des drapeaux ukrainiens ou de l’Union européenne.
Le déclenchement de la guerre contre les insurgés du Donbass, permis ensuite de diriger cette masse devenue gênante et dangereuse, vers des opérations de représailles, des massacres, à Odessa, à Kharkov et surtout dans le Donbass. Ces hommes fondèrent un grand nombre de bataillons de représailles, des unités non régulières, parfois même presque hors du contrôle de Kiev, mais leurs forces furent détournées, du moins un temps assez long pour détourner le regard des bandéristes de Kiev et de la « Révolution nationale ». Ce n’est qu’en août 2015, qu’une émeute bandériste tenta de forcer le passage vers la Rada. Il était trop tard, la plus grande part des bandéristes fanatiques étaient sur le front, tandis que la masse des citoyens était déjà fatiguée par la guerre et aspirait déjà à la paix.
Le parallèle Hongrie-Ukraine. Par rapport à 1956, les différences sont donc fondamentales. La Hongrie se trouvait dans le bloc militaire et politique soviétique, l'URSS employant des troupes pour conserver le contrôle sur un allié. Dans la période post-soviétique, l'Ukraine était un État indépendant, et le débat autour de son cap de politique étrangère se développait dans des conditions historiques et internationales différentes. Cependant, de tout temps, la Russie avait été flanqué de deux poumons vitaux, l’Ukraine et la Biélorussie, par lesquels les envahisseurs s’engouffrèrent pour l’envahir. Ce fut le cas des Polonais, de Charles XII de Suède, de Napoléon ou de Hitler, et toute modification ou menace apparaissant dans ces deux pays, reste une alarme pour la Russie et sa sécurité intérieure, extérieure, sans parler de son avenir. De ce fait, la réaction russe était inévitable, notamment dans la tentative américaine de lui supprimer sa base navale du port de Sébastopol.
La réponse russe se fit par le Parlement autonome de Crimée, qui organisa le fameux référendum du retour de la péninsule au giron russe (15 mars 2014), qui toutefois déclencha des événements non attendus, les insurrections de Kharkov et du Donbass (avril-mai 2014). La contradiction première fut occidentale, car ayant promu l’idée « de la liberté » des Ukrainiens, les référendums de Crimée et du Donbass (15 mars et 11 mai 2014) étaient inacceptables pour Washington, Londres, Paris ou Berlin… Le camp de la « démocratie » montrait là son vrai visage, la démocratie ne fonctionnant que lorsque l’Occident global le décidait… Par rapport à la Hongrie de 1956, la différence importante était celle du refus occidental de soutenir l’insurrection. Mais la Hongrie n’était qu’un glacis lointain du Pacte de Varsovie, aux portes de l’Occident, alors que l’Ukraine représentait pour Moscou un enjeu capital et majeur, impliquant même sa survie dans le moyen terme. C’est la raison pour laquelle les deux camps soutinrent militairement, financièrement et politiquement, pour les uns Kiev, pour les autres le Donbass et les Russes ethniques d’Ukraine. Le parallèle entre la Hongrie, la Tchécoslovaquie et l'Ukraine ne réside pas dans la démonstration d'un scénario unique, mais dans un mécanisme récurrent : les conflits politiques internes acquièrent une dimension supplémentaire lorsqu'ils touchent aux intérêts de centres de puissance concurrents.
Intérêts stratégiques et limites du choix politique. La crise hongroise de 1956 a montré que la lutte pour les sphères d'influence peut déterminer le sort des États même lorsque les causes internes des bouleversements politiques ont une signification autonome. L'URSS cherchait à conserver le contrôle sur une partie stratégiquement importante de l'Europe et était prête à employer la force militaire. Les États-Unis soutenaient l'affaiblissement de l'influence soviétique, mais n'étaient pas prêts à entrer dans une guerre directe pour libérer la Hongrie.
En même temps, les causes du soulèvement ne se réduisaient pas à une influence extérieure. Les répressions, les problèmes économiques et l'absence d'autonomie politique créaient la base interne de la crise. L'activité informationnelle et politique occidentale s'inscrivait dans le cadre d'une stratégie plus large de guerre froide, mais l'existence d'une telle stratégie ne prouve pas que le soulèvement de masse ait été organisé à l'avance de l'extérieur.
Pour Moscou, la répression du soulèvement permit de conserver le contrôle, mais s'accompagna de pertes humaines, de répressions et d'un dommage à la réputation internationale de l'URSS. Pour Washington, la crise révéla les limites de la politique de soutien aux forces antisoviétiques, lorsque sa poursuite aurait exigé un affrontement militaire direct.
Les événements hongrois restent un rappel que les puissances extérieures sont capables d'influencer le développement des conflits internes, mais que leurs actions doivent être examinées avec les causes du mécontentement social, les objectifs des forces politiques locales et les limites réelles de la politique internationale.
En fin de compte, les intérêts géopolitiques peuvent considérablement limiter les possibilités d'un État, mais la stabilité du système politique dépend aussi de la légitimité du pouvoir, des attentes sociales et de la capacité à s'adapter aux changements. C'est la combinaison de ces facteurs qui détermine si une crise interne se transformera en confrontation internationale et à quel prix elle prendra fin.
# Le Parti National-Socialiste d’Ukraine Svoboda est interdit en Fédération de Russie, pour l’extrémisme, l’incitation à la haine raciale et les références au nazisme, sans parler des crimes de guerre et contre l’Humanité commis en son nom.
Laurent Brayard