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On ne s’attendait pas à lire une telle charge contre les ultra-riches dans les colonnes du Financial Times. Pas dans l’Humanité, pas dans Médiapart, mais bien dans le quotidien de référence de la City. Le constat est sans ambiguïté : les nouveaux milliardaires de la tech affichent une indifférence totale envers toute forme de contrat social et envers la nécessité de compenser d’une manière ou d’une autre les perturbations économiques qu’ils ont apportées à l’ensemble de l’humanité par leur enrichissement. Contrairement aux « barons voleurs » d’autrefois, qui se montraient charitables et généreux envers les institutions publiques, comme Rockefeller ou Carnegie, les nouveaux maîtres de l’économie numérique semblent avoir rompu avec cette tradition.

Les chiffres sont éloquents. La fortune des 400 Américains les plus riches – soit 0,0002 % de la population – a dépassé 20 % du PIB américain au début du second mandat de Donald Trump. Il y a quarante ans, cette même tranche détenait environ 2 à 3 % de la richesse nationale. Aujourd’hui, elle en concentre plus de 20 %. Trois quarts de cette explosion sont attribuables aux cent milliardaires les plus riches. Parmi eux, les figures de la tech et de l’intelligence artificielle occupent une place dominante.

L’aimant à capitaux que représente le capitalisme de la tech états-unienne se conjugue avec une amoralité assumée de ses dirigeants. Un article de Philippe Conte, fondateur de Souveraineté Populaire, se basant sur un constat du Financial Times :

Cette concentration n’est pas seulement un phénomène économique. Elle est politique. Les Super PAC, autorisés par la Cour suprême en 2010, ont permis aux cent milliardaires les plus fortunés de financer à hauteur de 2,4 milliards de dollars les candidats à l’élection de 2024. Le cabinet de Trump lui-même est largement composé de milliardaires. Certains y voient une sélection par la compétence mais l’on peut y voir aussi une source majeure de corruption systémique pour ne pas dire la mise en place d’une ploutocratie décomplexée. Des initiatives comme le DOGE, un temps piloté par Elon Musk, ou les attaques contre l’Obamacare ont illustré une volonté farouche de réduire les dépenses sociales de l’État et de limiter son rôle redistributif.

Les comparaisons historiques sont éclairantes. Carnegie, Rockefeller ou Pierpont Morgan, malgré leurs méthodes souvent brutales, ont laissé des universités, des hôpitaux, des bibliothèques et des fondations qui ont structuré le paysage institutionnel américain. Leurs équivalents actuels, à de notables exceptions près comme Bill et Mélinda Gates, pratiquent une philanthropie beaucoup plus sélective et limitée. La quasi-totalité des ultra-riches de la tech n’en pratique quasiment aucune et l’on peut remarquer que la Fondation Gates a désormais plus de 25 ans d’existence et que les nouveaux ultra-riches du XXIe siècle n’ont pas daigné reprendre cette tradition. Plus encore, ils semblent considérer que leur contribution à la société se limite à l’innovation et à la création de valeur actionnariale, sans obligation de « rendre » une partie de cette richesse sous forme d’institutions publiques ou de protection collective.

Il semble que « l’égoïsme rationnel » prôné par Ayn Rand se soit totalement substitué aux anciennes valeurs religieuses qui valorisaient la charité.

Cette rupture s’accompagne d’une concentration de marché extrême. Dans les secteurs de la recherche en ligne, des réseaux sociaux, des systèmes d’exploitation, des paiements électroniques, des télécommunications ou les processeurs d’intelligence artificielle, l’indice CR4 – la part de marché cumulée des quatre plus grandes entreprises – dépasse régulièrement 90 %. Les effets de réseau, les acquisitions systématiques de start-up concurrentes et les barrières technologiques verrouillent durablement les positions des leaders. Ce n’est plus le capitalisme concurrentiel, enseigné dans la théorie économique libérale et régulé par la loi anti-trust, c’est une économie de quasi-monopoles adossés à des rentes technologiques.

Le capitalisme « réel », celui qui s’est construit au XXe siècle après les folies de la Belle Époque, s’était auto-protégé par des garde-fous : lois antitrust, régulation des trusts, fiscalité progressive, État-providence. Ces mécanismes avaient permis de transformer une partie de la richesse privée en institutions collectives et d’éviter que la concentration économique ne se transforme en domination politique totale. Aujourd’hui, ces garde-fous semblent affaiblis, voire bel et bien supprimés. L’émergence de l’intelligence artificielle est en train d’aggraver cette tendance. Les gains de productivité et les nouvelles richesses qu’elle promet risquent de capturer de façon disproportionnée par le capital qu’elles attirent comme un aimant, au détriment du travail.

Quand une poignée d’individus détient un pouvoir économique et politique sans précédent, quand leur influence s’exerce directement sur les règles du jeu démocratique, et quand ils refusent explicitement de contribuer à un contrat social élargi, on n’est plus dans le capitalisme concurrentiel. On est dans une ploutocratie aboutie. Et cette dernière ne se sent même pas dans l’obligation morale de dépenser une partie de ses insolente richesses dans la promotion de la culture, de l’éducation ou de l’accès à des soins médicaux.

Le paradoxe est frappant. Les technologies numériques et l’IA sont en train de générer des gains de productivité et un surpopulation relative à l’échelle mondiale. Elles ont aussi créé des monopoles de fait, des asymétries d’information et une capacité inédite d’influence politique. Les « barons voleurs » du passé opéraient dans un monde encore largement industriel et national. Les nouveaux oligarques opèrent dans un monde globalisé, numérique et algorithmique, où les externalités négatives (destructions d’emplois, polarisation, capture réglementaire) sont plus diffuses et plus encore difficiles à compenser par une redistribution de ces gains de productivité.

Face à cette dérive, deux attitudes sont possibles. La première consiste à célébrer la méritocratie et l’innovation sans limites, en estimant que toute contrainte fiscale ou réglementaire étoufferait la créativité. La seconde, plus réaliste, reconnaît que la concentration extrême de richesse et de pouvoir menace la légitimité même du système. Un capitalisme qui ne redistribue ni par la philanthropie, ni par l’impôt, non régulé par la concurrence, finira par miner les bases sociales sur lesquelles il repose et conduira irrémédiablement à des convulsions sociales violentes.

L’article du Financial Times a le mérite de poser la question sans détour. La concentration de la richesse américaine au sommet n’est pas un simple fait statistique. Elle est le symptôme d’une transformation plus profonde : le passage d’un capitalisme qui, malgré ses excès, acceptait encore un certain contrat social, à une forme oligarchique où le pouvoir économique et le pouvoir politique fusionnent et règnent avec une brutalité assumée, en considérant le reste de la population comme des « loosers » qui méritent leur triste sort.

Avec la révolution de l’intelligence artificielle, cette mutation du capitalisme n’est plus théorique. Elle se construit sous nos yeux.

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