ISIS a frappé durement l’Iran à plusieurs reprises, a participé activement à la chute de Bachar al-Assad, a voulu couper l’approvisionnement du Hamas dans le Sinaï et s’emparer du pouvoir à Gaza. Désormais cette organisation terroriste menace l’Espagne. Or, sur chacun de ces terrains, l’État israélien dirigé par Benyamin Netanyahou trouve, sinon un allié, du moins un bénéficiaire potentiel de l’affaiblissement des mêmes adversaires. Il ne s’agit pas d’affirmer, sans preuves, qu’Israël commanderait ISIS ou entretiendrait avec lui une quelconque alliance secrète. Une telle accusation exigerait pour être prouvée des documents, des chaînes de commandement traçables et des témoignages solides. Rien de cela n’est publiquement établi, si ce ne sont les déclarations de Netanyahou concernant le soutien israélien à un groupe de Daech à Gaza.
Mais l’absence de preuve d’une collusion ne doit pas interdire de regarder en face les réalités stratégiques. La politique internationale ne se résume pas aux alliances officielles. Elle est aussi faite d’ennemis « idiots utiles », de « divide et impera », de menaces terroristes tolérées tant qu’elles frappent ailleurs, et d’adversaires que l’on préfère voir s’épuiser mutuellement. À ce jeu, ISIS et le gouvernement israélien ne poursuivent évidemment ni le même projet ni les mêmes moyens. Pourtant, leurs coups portent souvent contre les mêmes cibles.
À l’heure où la presse espagnole fait état de menaces de Daech, aussi nommé ISIS, contre l’Espagne, Philippe Conte, fondateur de Souveraineté Populaire, revient sur les convergences d’intérêts entre cette organisation terroriste et le gouvernement d’extrême-droite israélien. Il y a des coïncidences répétées qui finissent par dessiner un constat géopolitique.
L’Iran est le cas le plus frappant. Pour ISIS, la République islamique est l’incarnation honnie du chiisme, présenté dans sa propagande comme une hérésie à combattre. Les attentats de Daech contre l’armée iranienne mais aussi contre des sanctuaires religieux chiites, des civils et des bâtiments officiels iraniens s’inscrivent dans une logique fanatique liée à la Grande Discorde entre sunnites et chiites. Pour Israël, l’Iran est la menace stratégique par excellence : puissance régionale rivale, soutien du Hezbollah, partenaire essentiel de Damas, acteur influent en Irak, au Yémen et au Levant, et État accusé de poursuivre des capacités nucléaires militaires, donc de pouvoir contrebalancer à terme le monopole régional israélien de la détention de l’arme atomique.
Les motivations divergent, mais l’effet est identique : un Iran contraint de disperser ses forces, de fortifier son territoire et de gérer une menace intérieure supplémentaire. Chaque attaque djihadiste réussie contre Téhéran ou contre ses intérêts régionaux est une pression de plus sur l’adversaire principal d’Israël.
La guerre civile en Syrie à donné à cette logique cynique une application particulière. ISIS a voulu faire tomber Assad parce qu’il incarnait, à ses yeux, un pouvoir alaouite, séculier et allié à l’Iran. Israël, pour sa part, a multiplié les frappes contre les installations et convois attribués à l’Iran, au Hezbollah ou à leurs alliés sur le territoire syrien. La formule officielle est connue : empêcher la constitution d’un front iranien au nord d’Israël. Mais elle dissimule une réalité plus dérangeante : la guerre syrienne a, pendant des années, épuisé et fragmenté le principal axe territorial reliant Téhéran au Liban.
La victoire d’Al Chaara, alias Al Jolani, ancien cadre de Daech, en Syrie, fut plutôt bien accueillie par le gouvernement Netanyahou et si ce dernier n’a toujours pas rencontré officiellement Al Chaara comme l’ont fait Trump et Macron, Ronald Lauder, un soutien officiel du Likoud aux USA, a reçu le nouveau chef d’état syrien.
Le Hamas fournit un troisième point de rencontre, aussi cynique qu’éclairant. ISIS traite le mouvement palestinien de traître : trop nationaliste, trop pragmatique, trop impliqué dans le jeu électoral, trop disposé à négocier des cessez-le-feu. Pour les djihadistes, le Hamas ne mène pas la « vraie » guerre sainte ; il administre Gaza, accepte des compromis et s’inscrit dans une cause nationale palestinienne que l’État islamique méprise autant qu’il cherche à la récupérer.
Le gouvernement israélien, lui, ne reproche bien sûr pas au Hamas d’être insuffisamment salafiste ; il l’accuse, à juste titre, de terrorisme, de lancer des roquettes sur le territoire israélien, de détenir des otages et de nier le droit d’Israël à exister. Mais le résultat politique, là encore, se rejoint : la destruction ou l’affaiblissement du Hamas. Entre le djihadisme mondial et la stratégie israélienne, il n’y a pas identité d’objectifs, mais une convergence d’intérêts. Lors d’une polémique avec le député Avidor Liberman, Netanyahou a d’ailleurs admis financer et armer à Gaza un groupe lié à ISIS pour diviser les Palestiniens.
Il faut même rappeler une ambiguïté plus large : pendant longtemps, la scission de la résistance palestinienne entre le Fatah en Cisjordanie et le Hamas à Gaza a pu être considérée, dans certains milieux politiques israéliens, comme préférable à l’émergence d’une direction palestinienne unifiée, susceptible de négocier plus efficacement la création d’un État. Cette stratégie a contribué à renforcer des impasses politiques dont les civils, israéliens comme palestiniens, paient aujourd’hui un prix effroyable. Le scénario se répète t-il aujourd’hui avec ISIS ?
Enfin, la question espagnole révèle, une fois encore, la convergence des intérêts. ISIS a menacé récemment l’Espagne parce qu’elle appartient au monde occidental qu’il désigne comme ennemi et parce qu’al-Andalus reste un symbole mobilisateur dans sa mythologie politique. Israël est en conflit diplomatique avec l’Espagne pour des raisons totalement autres : reconnaissance de l’État de Palestine, condamnation des opérations israéliennes à Gaza, débats sur les exportations d’armes et sur le respect du droit international humanitaire.
Que l’Espagne soit simultanément visée par ISIS et attaquée verbalement par certains responsables israéliens ne démontre certes aucune alliance.
Le point décisif est donc moins de chercher une alliance réelle ou imaginaire entre ISIS et Israël que de poser une question plus dérangeante : qui bénéficie du désordre ? ISIS prospère sur les États détruits, les sociétés humiliées, les guerres confessionnelles et la désespérance. Quant au gouvernement israélien, sa politique sécuritaire et militaire s’inscrit dans une stratégie où la déstabilisation ses voisins hostiles réduit, à court terme, la capacité de ses derniers à constituer un front uni et cohérent.
C’est là tout le paradoxe. ISIS et Israël ne sont pas alliés ; ils sont des ennemis absolus dans leurs discours, leurs systèmes politiques et leurs visions du monde. Pourtant, ils peuvent frapper les mêmes cibles, tirer parti du même chaos et contribuer, chacun à sa manière, à entretenir un Proche-Orient où la guerre devient le seul horizon. La polémique ne doit pas remplacer les faits. Mais ces derniers obligent à regarder cette convergence sans détour. Au Proche-Orient, le chaos n’a pas toujours besoin de complicités assumées pour que le Likoud et ISIS choisissent chacun la politique du pire.