Noël Godin, dit Georges Le Gloupier, dit l’Entarteur, s’en est allé le 23 août 2026 à Bruxelles, à quatre-vingts ans. Il laisse derrière lui une œuvre minuscule et immense : une tarte à la crème, un cri de « Gloup ! Gloup ! », et le slogan qui lui servait de programme : « Entartons les pompeux cornichons. » À la croisée du surréalisme belge, de l’action directe et d’une irrévérence obstinée, il a fait de la pâtisserie un message politique, l’équivalent farceur de ceux que les dadaïstes et les situationnistes envoyaient aux célébrités trop sûres d’elles.
Twitto particulièrement irrévérencieux à l’égard des « crapules macronardes » et autres « escrologistes, ripoublicains et zemmouroïdes », Philippe Conte (PhilConte007 sur X), fondateur de Souveraineté Populaire, ne pouvait rester sans rendre un hommage appuyé à l’Entarteur.
Né à Liège le 13 septembre 1945, critique de cinéma, écrivain, auteur de l’Anthologie de la subversion carabinée, Godin n’était pas un simple bouffon. Il se voulait héritier d’Alphonse Allais, des slapsticks, des yippies et d’un anarchisme joyeux. Son « pacifisme burlesque » ne visait pas les corps mais les egos : on ne blesse, disait-il, que l’amour-propre. L’homme de de pouvoir entarté révélant soudain qu’il ne s’appuyait que sur une mise en scène de sa propre image médiatique. C’était de l’art d’intervention, un happening sans galerie, une guérilla douce mais non inoffensive, contre tous ceux « qui se prennent très, très, très au sérieux ».
Le premier coup fu tiré le 11 décembre 1969. Marguerite Duras présente « Détruire », à Louvain : une tarte s’écrase sur son visage. Le mois suivant, Maurice Béjart reçoit la sienne. Puis ce fut le tour de Marco Ferreri et de Jean-Luc Godard à Cannes. La liste s’allongea comme un palmarès inversé de la vanité contemporaine : Édouard Poullet, Jean Delannoy, Alain Bévérini, Patrick Bruel, Jean-Pierre Elkabbach, Hélène Rollès, Philippe Douste-Blazy, Pascal Sevran, Patrick Poivre d’Arvor, Daniel Toscan du Plantier, des prêtres de la cathédrale de Nantes, Nicolas Sarkozy, Bill Gates à Bruxelles en février 1998 — son « plus beau coup », quatre tartes internationales au visage du patron de Microsoft —, le public du Concours Reine Élisabeth, Bernard Landry, Benjamin Castaldi, Jean-Pierre Chevènement, Jean Charest, Doc Gynéco, et encore Michael O’Leary, patron de Ryanair, en 2023.
Au centre de ce tableau trône Bernard-Henri Lévy, « tête à tarte par excellence », entarté au moins sept ou huit fois entre 1985 et 2015, restant la cible principale de l’Entarteur.
C’est précisément la première tarte à BHL, le 11 novembre 1985 à Liège, qui a scellé la légende. Le « philosophe » réagit mal et perdit son sang-froid : il jeta Godin à terre et menaça de lui « écraser la gueule à coups de talon ». La scène, filmée, circula. Pierre Desproges s’en était alors emparé. Devant Michel Denisot, il y voyait « la vraie nature des cuistres ». Avec Coluche, il décida de relayer le happening, le transformant en commérage national, en preuve que l’arrogance, une fois démaquillée par la chantilly, n’a rien de philosophique. Desproges n’était pas un complice opérationnel ; il était encore mieux : un témoin qui reconnaissait, dans ce geste dérisoire, une forme supérieure d’humour politique.
Godin n’a jamais prétendu changer le monde. Il voulait seulement le regarder en farce. Ses commandos — smoking, nœud papillon, tartes dissimulées — préparaient leurs actions comme des films, parfois avec la complicité de Rémy Belvaux. Peu de plaintes furent déposées ; Chevènement fut le seul à saisir la justice jusqu’au bout et offrit ainsi à l’Entarteur un procès dont le comique fait désormais partie de son œuvre. La crème de ses tartes, rappelait Godin lors de ce dernier, n’est pas un fard à l’inverse de certains cosmétiques. Au contraire, elle avait pour effet de démasquer.
Aujourd’hui que le Gloupier s’est tu, il reste cette leçon simple et radicale : le sérieux dont se fardent les puissants est un masque fragile. Une tarte à la crème suffit à l’ôter.
Entartons encore, entartons toujours, par tous les moyens, les pompeux cornichons. Gloup. Gloup.