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Dans cet article, Philippe Conte, fondateur de Souveraineté Populaire, revient sur le paradoxe dévoilé il y a deux jours par l’actualité médiatique française. Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes et candidate à l’élection présidentielle de 2027, a décidé de passer le Rubicon de la censure. Dans une interview à Libération publiée le 5 août 2026, elle propose purement et simplement d’interdire le réseau social X en France. Motif : la plateforme serait une « source de fake news » dotée d’un « algorithme pipé », un vecteur structurel de désinformations et d’ingérences étrangères, notamment russes. X serait susceptible de « perturber le débat public et la campagne présidentielle ». Face à cette menace, la solution radicale s’impose selon elle. C’est la censure.

Le même jour, sur BFMTV, une illustration parfaite de la désinformation pouvait être entendue par des centaines de milliers de téléspectateurs. Caroline Thominet, présentée comme « analyste géopolitique » et présidente de l’ONG Doc4Ukraine, évoquait sans trop de précaution la possibilité que les incendies de forêt qui ont ravagé la France en juillet puissent relever d’une guerre hybride russe. Elle rappelait les « ingérences » déjà connues en Europe et en France, s’interrogeait sur le nombre élevé de mineurs parmi les cent cinquante personnes placées en procédure, et laissait entendre que les services de renseignement et de police collectaient des informations susceptibles d’alimenter de telles analyses.

Le plateau TV montrait en parallèle des images de destructions à Kiev. Aucune preuve formelle, aucune conclusion d’enquête n’était présentée. Seulement des insinuations formulées sans aucune contradiction, le tout dans un climat de soupçon créé de toutes pièces. Voilà le deux poids, deux mesures dans toute sa splendeur. D’un côté, un réseau social où des millions d’utilisateurs s’expriment, se contredisent, se notent mutuellement via les Community Notes, et où l’algorithme – aussi imparfait soit-il – reste ouvert aux critiques et aux contre-arguments. De l’autre, des chaînes d’information en continu qui, avec des audiences autrement plus massives et un statut de médias régulés par l’Arcom, diffusent des spéculations non étayées sur des actes de guerre hybride sans que personne ne demande leur interdiction, ni même des excuses.

Les enquêtes officielles sur les incendies de l’été 2026 privilégient, pour l’instant, des causes humaines : accidentelles (débroussaillage près de lignes électriques en Gironde) ou criminelles isolées. Plus de cent personnes ont été interpellées, souvent des mineurs ou des imprudents. Rien n’indique à ce stade une opération coordonnée d’un service de renseignement étranger. Pourtant, l’hypothèse russe a eu droit de cité en direct, présentée comme une piste sérieuse digne d’être examinée « au sommet de l’État ».

Quand un internaute sur X émet une hypothèse similaire sans preuves, il est immédiatement taxé de complotiste ou d’agent d’influence. Quand c’est une intervenante régulièrement invitée sur une chaîne mainstream, cela passe pour de l’expertise géopolitique. Ce n’est pas un accident. C’est une logique. La « lutte contre les fake news » n’est plus un combat pour la vérité factuelle. Elle est devenue un instrument sélectif. On s’indigne de la désinformation quand elle émane de plateformes jugées hostiles ou trop libres. On la tolère, voire on la promeut, quand elle conforte le récit dominant. On nous raconte que la Russie est partout, que la guerre hybride justifie toutes les alertes et que les doutes sur ce récit relèvent déjà de la complicité avec l’ennemi.

Tondelier n’est pas isolée. Depuis des mois, une partie de la classe politique et médiatique rêve d’un grand nettoyage des réseaux. X concentre les critiques parce qu’il refuse la modération préventive à la mode européenne et laisse circuler des voix dissonantes. Facebook ou Instagram, pourtant largement plus utilisés pour s’informer, échappent souvent à la même férocité. Quant aux télévisions, elles bénéficient d’un statut quasi sacré : elles « informent », même quand elles spéculent ou désinforment comme lorsqu’elles imputaient le sabotage de NordStream à la Russie, une fois de plus. Le paradoxe est cruel. X permet la confrontation immédiate. Une affirmation peut être contredite en quelques minutes, un document contesté, une image contextualisée. La télévision, elle, impose un flux unidirectionnel. L’invité parle, le téléspectateur reçoit passivement le discours sans pouvoir réagir. Les rectifications, quand elles arrivent, sont discrètes. Les audiences, elles, restent colossales. Si l’objectif était réellement de protéger le débat démocratique des manipulations, la cohérence commanderait d’exiger des médias audiovisuels la même rigueur que celle qu’on exige des plateformes. Or c’est l’inverse qui se produit. On menace de fermer l’espace public numérique tout en laissant prospérer, sur les ondes hertziennes et le câble, des récits qui n’ont pas plus de fondement factuel que certains posts viraux. L’interdiction d’un réseau social n’est pas une mesure technique. C’est un précédent politique majeur.

Une fois le principe accepté – on peut « couper » une plateforme parce que son algorithme ou son propriétaire déplaisent –, plus rien n’empêche d’étendre le raisonnement. Aujourd’hui X, demain un autre. La démocratie ne se protège pas en réduisant le nombre d’espaces où l’on peut contester le récit officiel. Elle se protège en multipliant les contre-pouvoirs, en exigeant des preuves, et en refusant les deux poids, deux mesures. Les incendies de l’été 2026 sont une tragédie réelle : des dizaines de milliers d’hectares brûlés, des populations évacuées, des pompiers épuisés. Les transformer en épisode de guerre hybride sans éléments solides n’aide ni les victimes ni la clarté du débat. De même, présenter X comme le grand Satan de la désinformation pendant que la télévision colporte des hypothèses non vérifiées relève au mieux d’un aveuglement volontariste, au pire d’une volonté de contrôler l’information et son traitement.

La liberté d’expression n’est pas réservée aux récits agréables aux oreilles du pouvoir. Elle est le seul antidote durable aux véritables manipulations. Ceux qui veulent l’amputer au nom de la lutte contre les « fake news » feraient bien de commencer par appliquer le même niveau d’exigence à ceux qui, chaque jour, se pavanent sur le plateau d’une grande chaîne. Sinon, le deux poids, deux mesures restera la règle, et la vérité, la variable d’ajustement.

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