Philippe Conte, fondateur de Souveraineté Populaire, remarque les signaux faibles qui démontrent, jour après jour, que l’Union européenne est un attelage brinquebalant, dont l’avenir à moyen terme ne peut être que compris. Aujourd’hui, il s’agit de la brouille germano-polonaise à propos de Nord Stream…. Le 20 août 2026, le Premier ministre polonais Donald Tusk a provoqué un séisme politique en s’en prenant frontalement à l’Allemagne.
Face à l’arrestation en Croatie d’un suspect ukrainien, Vladimir Z., recherché par les autorités allemandes pour sa participation présumée au sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2 en septembre 2022, Tusk a déclaré, sans aucune ambiguïté diplomatique, que Berlin ne devrait pas poursuivre les responsables de ces attentats.
« Ceux qui devraient avoir honte ne sont pas ceux qui ont bloqué (saboté) Nord Stream 2, mais ceux qui l’ont construit », a-t-il martelé. Il a ajouté que l’Allemagne « ne devrait certainement pas poursuivre ceux qui, dans une situation où leur pays a été attaqué, entreprennent une action ou une autre ».
Ces propos, tenus alors qu’un mandat d’arrêt européen allemand avait déjà été rejeté par un tribunal polonais en 2025, ne sont pas un simple accroc diplomatique. Ils s’inscrivent dans une ligne tenue de longue date par Varsovie, qui a toujours considéré Nord Stream comme une menace stratégique car contournant l’ancien gazoduc Yamal qui passait par la Pologne. Mais ils mettent surtout en lumière un constat qui devient de plus en plus de flagrant. Il s’agit de l’absence totale de solidarité entre pays de l’Union européenne.
Rappelons les faits. Des explosions survenues le 26 septembre 2022 ont mis hors service les deux gazoducs reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique. Ces infrastructures, financées par des entreprises allemandes, néerlandaises et françaises, représentaient un investissement colossal et une veine jugulaire énergétique majeure pour l’économie allemande . Dès le lendemain, le 27 septembre, la Pologne inaugurait, de son côté, en grande pompe, le Baltic Pipe, un gazoduc reliant les champs de gaz norvégiens à son territoire via le Danemark. Ce projet, financé par des fonds européens, devait précisément réduire la dépendance de la Pologne – et d’une partie de l’Europe centrale – au gaz russe. La coïncidence chronologique ne peut qu’interroger tout observateur objectif. Le jour où l’infrastructure concurrente était neutralisée par un sabotage, Varsovie célébrait l’ouverture de sa propre alternative.
Ce n’est pas tout. D’autres responsables politiques polonais n’ont pas caché leur satisfaction. Radosław Sikorski, alors eurodéputé et ancien ministre des Affaires étrangères, a publié sur X (alors Twitter) une photo des fuites de gaz accompagnée du message laconique « Thank you, USA ». Il a ensuite précisé que la destruction de Nord Stream était, selon lui, « une très bonne chose ». Ces réactions, loin d’être isolées, traduisaient alors la vision géopolitique de Varsovie. Nord Stream n’était pas seulement un gazoduc, c’était un instrument permettant à Moscou de contourner l’Ukraine et la Pologne, et de renforcer son emprise sur l’Allemagne.
Face à tout cela, l’étonnement est de mise. L’Union européenne se targue d’être une communauté de destin, fondée sur la solidarité, le respect de l’État de droit et la défense mutuelle des intérêts communs. Or, voici un État membre – la Pologne – qui a justifié à plusieurs reprises, voire célébré, le sabotage d’une infrastructure critique appartenant à un autre État membre – l’Allemagne. Un Premier ministre en exercice affirme aujourd’hui que les constructeurs du gazoduc devraient avoir honte, et non ses saboteurs. Un tribunal polonais avait déjà refusé l’extradition d’un suspect. Et l’ensemble de la classe politique polonaise, au-delà des clivages partisans, partage cette analyse : le problème n’était pas l’explosion, mais la construction même de Nord Stream.
Où est donc passée la solidarité européenne ? Quand un pays de l’UE voit son infrastructure énergétique détruite, on pourrait s’attendre à une condamnation unanime, à une coopération judiciaire pleine et entière, à une défense collective de l’intégrité des biens européens. Au lieu de cela, on assiste à des calcul purement égoïstes. La Pologne avait certes ses raisons de s’opposer à Nord Stream depuis des années : ce projet renforçait la dépendance européenne au gaz russe et marginalisait les pays de transit d’Europe centrale via le gazoduc Yamal. Mais passer de l’opposition politique à la justification du sabotage d’une infrastructure d’un partenaire est un pas de trop. Cela revient à dire que, dans l’Union, chaque État peut juger de la légitimité d’une action contre les intérêts d’un autre dès lors que cela sert sa propre sécurité énergétique.
Cette attitude révèle les limites du projet européen. L’énergie n’est pas un domaine technique ; c’est un enjeu de souveraineté. L’Allemagne a longtemps misé sur le gaz russe bon marché, au mépris des alertes polonaises, baltes et ukrainiennes. Elle a tardé à changer de cap, comme le rappelle Tusk. Mais cela ne donne pas pour autant un blanc-seing pour saboter des infrastructures ou pour empêcher la justice d’un autre État membre de faire son travail. Si chaque capitale européenne se met à décider unilatéralement ce qui est « juste » en matière de sécurité énergétique, l’Union devient une simple juxtaposition d’intérêts nationaux concurrents.
Le paradoxe est cruel. Alors que l’UE impose des sanctions massives à la Russie, finance l’effort de guerre ukrainien et parle de « souveraineté européenne », elle se révèle incapable de gérer en son sein une affaire aussi symbolique que Nord Stream. Quatre ans après les explosions, le Premier ministre d’un grand pays de l’UE estime encore que ceux qui ont construit le gazoduc devraient avoir honte, et non ceux qui l’ont rendu inutilisable. Il refuse de coopérer pleinement à l’enquête allemande. Et personne, au niveau européen, ne semble capable de rappeler que la solidarité n’est pas seulement un slogan, mais une obligation inscrite dans les traités. Dans une Union digne de ce nom, on ne se réjouit pas du sabotage de l’infrastructure d’un partenaire, même si l’on jugeait ce projet absurde. On ne bloque pas les procédures judiciaires. On ne transforme pas un attentat en victoire nationale.
La déclaration de Tusk n’est pas une maladresse. Elle est une nouvelle preuve, s’il en fallait encore, que l’Union européenne est une chimère dysfonctionnelle et qu’elle finira par disparaître, minée par ses contradictions.