Hier, Reuters a publié une information exclusive particulièrement retentissante et non déniée de répercutions géopolitiques. Selon l’agence de presse londonienne, l’Iran s’apprêterait à recevoir dans les semaines à venir 400 systèmes de missiles sol-air portables chinois (QW-12 et FN-16), pour un montant estimé entre 60 et 70 millions de dollars.
Cette information repose entièrement sur « trois sources familières du dossier », qui ont exigé l’anonymat « en raison de la sensibilité du dossier » Le contrat aurait été signé via une sociétéintermédiaire hongkongaise. La Chine a immédiatement qualifié ces informations de « totalement sans fondement ». L’Iran n’a pas réagi. Le Pakistan, évoqué par l’article de Reuters comme pays de transit de cette marchandise stratégique, a nié toute implication.
La suite dans cet article de Philippe Conte, sur les doubles standards des agences étatiques de presse, organes souvent de propagande, qui obéissent non pas à l’éthique informationnelle, mais à des ordres des gouvernements qui contrôlent ces agences, ici Reuters, mais l’AFP pour la France est depuis longtemps montrée du doigt…
À ce stade, nous ne rentrerons pas dans la polémique soulevée par cet article, de savoir si Reuters a réellement pu vérifier la véracité de l’information de ses sources anonymes ou s’il leur a fait confiance aveuglément.
Nous remarquerons en revanche que personne n’a perquisitionné les bureaux de Reuters, qu’aucun journaliste de l’agence n’a passé 39 heures en garde à vue ni qu’aucun juge n’a ordonné la reprise d’une enquête pour identifier ces sources anonymes. C’est le fonctionnement normal d’une grande agence de presse mondiale. Les sources anonymes font partie du quotidien du journalisme d’investigation institutionnel, surtout sur les questions de défense et de géopolitique.
Pourtant, le même principe — la protection du secret des sources — devient soudainement suspect, voire criminel, dès qu’il est défendu par des journalistes indépendants qui dérangent les États.
Julian Assange en a fait l’expérience pendant plus d’une décennie. En publiant via WikiLeaks des documents classifiés américains — dont la vidéo « Collateral Murder » montrant le meurtre de civils irakiens et de deux employés de… Reuters — il a protégé ses sources, notamment Chelsea Manning. Le résultat : des années de détention de facto à l’ambassade d’Équateur à Londres, une bataille d’extradition, des accusations au titre de l’Espionage Act de 1917, et la perspective de 175 ans de prison. Les grands médias qui avaient eux-mêmes publié une partie de ces documents se sont longtemps tenus à distance, refusant parfois de le qualifier de journaliste. Quand les mêmes rédactions citent des sources anonymes pour des informations sensibles, personne ne parle de « complicité avec une puissance étrangère » ni de « mise en danger de la sécurité nationale ».
Le cas d’Ariane Lavrilleux, journaliste d’investigation française collaborant avec Disclose, est plus récent et tout aussi édifiant. En 2021, elle a co-signé les « Egypt Papers », une enquête révélant comment l’opération française de renseignement Sirli, menée en Égypte à partir de 2016, aurait fourni des informations utilisées par le régime d’Abdel Fattah al-Sissi pour bombarder des civils sous couvert de lutte antiterroriste. Les documents, classés secret-défense, provenaient d’un lanceur d’alerte.
La réponse de l’État français a été brutale. En septembre 2023, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) perquisitionne son domicile à Marseille. Elle est placée en garde à vue pendant près de 40 heures pour « compromission du secret de la défense nationale » et « révélation d’information pouvant conduire à identifier un agent protégé ». Son matériel fut saisi. Elle fut surveillée, géolocalisée, ses comptes bancaires et ses déplacements analysés minutieusement.L’objectif avoué était d’identifier ses sources.
En octobre 2025, un juge d’instruction a finalement classé l’affaire, estimant que les articles relevaient de l’intérêt public et du débat démocratique. Mais le 8 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a ordonné la reprise des investigations, ouvrant la voie à une éventuelle mise en examen de Lavrilleux et à l’audition d’autres co-auteurs, dont le cofondateur de Disclose.
Voilà le double standard. Quand Reuters, agence historique et puissante, invoque des sources anonymes pour une information géopolitique explosive concernant l’Iran et la Chine — information immédiatement démentie par Pékin — tout le monde applaudit ou, au pire, s’interroge sur une instrumentalisation de l’agence de presse britannique par des services occidentaux voulant impliquer la Chine. Mais quand des journalistes indépendants protègent des sources pour révéler des dérives d’États démocratiques (ventes d’armes, coopération militaire avec des régimes autoritaires, crimes de guerre documentés), ils se retrouvent face à la justice, à la surveillance et à la menace pénale.
La protection du secret des sources n’est pas un privilège. C’est le fondement même du journalisme d’investigation. Sans elle, aucun lanceur d’alerte ne prendrait le risque de parler. Sans elle, les affaires d’État resteraient enfouies. Pourtant, cette protection semble proportionnelle au poids institutionnel de la rédaction et à la nature de la cible. Les grandes agences et les titres établis bénéficient d’une immunité de fait. Les médias indépendants, plus fragiles, plus critiques, sont traités comme des menaces potentielles à la sécurité nationale.
On objectera d’ailleurs que les situations ne sont pas identiques. Assange a publié des masses de documents bruts. Lavrilleux a travaillé à partir de documents classifiés. Reuters est censée croiser vérifier et contextualiser mais n’a produit aucun document pour appuyer son article. Mais le principe reste le même : le journaliste qui refuse de livrer ses sources, même sous pression judiciaire ou policière, exerce un droit fondamental. Le criminaliser sélectivement revient à dire que la liberté de la presse est acceptable tant qu’elle ne dérange pas trop les puissants.
Le 29 juillet 2026, pendant que Reuters diffuse son exclusive sur les missiles chinois destinés à l’Iran, l’affaire Lavrilleux continue de s’enliser dans les procédures. Assange a été libéré en 2024 après un long calvaire, mais le précédent juridique demeure. Ces deux cas ne sont pas des exceptions. Ils illustrent une tendance : le secret des sources est sacré pour les uns, négociable pour les autres.
Tant que ce double standard persistera, la liberté d’informer restera à géométrie variable. Et les citoyens, privés d’informations d’intérêt public, en seront les premières victimes.