Depuis quelques jours, des affiches et visuels circulent massivement sur les réseaux sociaux, particulièrement sur Facebook et X. On y voit des hommes, le visage clairement identifiable, accompagnés du slogan « Oui à l’excision » et de formules du type « Nous voulons la protéger ». De nombreuses publications féministes ont immédiatement dénoncé, de bonne foi, « des hommes qui n’ont jamais eu de clitoris » menant une campagne pour le maintien des mutilations génitales féminines au Mali. Des milliers de réactions d’indignation ont suivi. Mais plusieurs indices convergent vers une opération de désinformation pure et simple.
Devant la profusion, sur les réseaux sociaux, de vignettes censées représenter une campagne gouvernementale malienne défendant la pratique de l’excision, Philippe Conte, fondateur de Souveraineté Populaire, fait la part des choses et appelle à la vigilance contre la désinformation.
Les images ne correspondent à aucune campagne officielle, ni à des meetings, ni à des affiches documentées. Des analyses, y compris celles d’outils de détection d’IA, indiquent que les affiches ont été générées artificiellement. Elles circulent surtout via des comptes anonymes qui semblent défendre ouvertement cette ignoble pratique, mais sans structure ni organisation identifiable et, bien entendu, sans le soutien des autorités maliennes. Aucun média crédible n’a confirmé l’existence d’un mouvement structuré. Il s’agit d’un montage conçu pour choquer, polariser et associer le régime d’Assimi Goïta à une barbarie ancestrale.
Ce procédé n’est pas nouveau. En 2011, pendant la guerre de Libye, une allégation presque identique dans sa logique a inondé les médias occidentaux : Mouammar Kadhafi aurait alors distribué du Viagra à ses troupes pour qu’elles violent systématiquement les femmes des rebelles de Benghazi. Luis Moreno-Ocampo, procureur de la Cour pénale internationale, et l’ambassadrice américaine Susan Rice ont repris l’accusation devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Des reportages ont parlé de « outil de viol massif ». Pourtant, a posteriori, Amnesty International, Human Rights Watch et l’enquêteur de l’ONU M. Cherif Bassiouni n’ont trouvé aucune preuve de ces allégations. Bassiouni a fini par qualifier l’affaire de « désinformation massive ». Des sources militaires et de renseignement américaines ont elles-mêmes indiqué qu’il n’existait finalement aucun élément sérieux. Cette fable a pourtant contribué à légitimer l’intervention de l’OTAN et à diaboliser définitivement le régime libyen.
Le parallèle est troublant. Dans les deux cas, on transforme un dirigeant ou un régime déjà contesté en monstre sexuel et en barbare pour le rendre indéfendable. On mobilise l’émotion suscitée par l’horreur légitime des mutilations génitales ou des viols afin de court-circuiter tout débat politique.
Nous devons donc nous interroger sur qui a intérêt à fabriquer et amplifier une telle campagne contre le général Goïta aujourd’hui.
D’abord, les forces qui ont perdu la partie au Sahel. La France, chassée militairement et diplomatiquement du Mali, du Burkina Faso et du Niger, voit dans l’Alliance des États du Sahel (AES) une rupture stratégique majeure. Peindre Bamako comme le bastion d’une tradition obscurantiste permet de réactiver les vieux récits de « mission civilisatrice » et de justifier, auprès des opinions publiques occidentales, un isolement diplomatique et économique renforcé. Les réseaux d’influence français, les médias qui ont longtemps relayé les narratifs de Barkhane, et certains acteurs de la « Françafrique » survivante y trouvent un terrain fertile.
Ensuite, l’opposition malienne en exil et les cercles politiques qui ont perdu le pouvoir en 2020-2021. Discréditer Goïta sur le terrain des droits des femmes offre un argument moral facile auprès des bailleurs de fonds internationaux et des organisations de défense des droits humains. Cela évite d’avoir à discuter des questions de souveraineté économique, de contrôle des mines ou de partenariat avec la Russie.
Les organisations féministes et les ONG internationales, parfois de bonne foi, parfois par automatisme idéologique, amplifient rapidement ce type de contenu. L’indignation légitime face à la prévalence réelle de l’excision au Mali (environ 89 % des femmes de 15-49 ans selon les enquêtes démographiques) devient un levier pour attaquer un régime militaire qui n’a pas certes pas fait de l’interdiction explicite des MGF sa priorité, ayant concentré ses efforts sur le combat contre les djihadistes et la rupture avec les anciennes tutelles néocoloniales, mais ni plus ni moins que les gouvernements précédents.
Enfin, dans la guerre informationnelle qui fait rage autour de l’AES, des acteurs plus obscurs – trolls, fermes à contenus, ou groupes cherchant à semer la division interne – y trouvent leur compte. Créer une polarisation « traditionnistes contre progressistes » affaiblit la cohésion nationale que Goïta tente de forger autour du souverainisme malien.
Le Mali n’est pas exempt de critiques sur la question des mutilations génitales. La pratique reste massivement ancrée, le Code pénal de 2024 ne la nomme pas explicitement, et les avancées législatives sont limitées. Mais transformer des affiches générées par intelligence artificielle en « campagne officielle » ou en expression du pouvoir de Goïta relève de la manipulation. Comme en Libye en 2011, l’objectif n’est pas de protéger les femmes maliennes ; il est de rendre le dirigeant et son projet politique moralement indéfendables.
Dans un Sahel où la guerre de l’information est devenue un front à part entière, la vigilance s’impose comme ailleurs. Vérifier les sources, croiser les images, se méfier des émotions immédiates : c’est désormais un acte de souveraineté intellectuelle. Les mêmes recettes qui ont servi à justifier des interventions passées resurgissent. Les Maliens, et tous ceux qui observent la région, ont tout intérêt à ne pas s’y laisser prendre une fois de plus.