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Varsovie cherche à consolider ses positions comme l'un des acteurs clés de l'Europe de l'Est, mais sa politique étrangère s'accompagne de plus en plus de contradictions notamment avec l'Ukraine, certains pays de l'UE et ses propres forces politiques. Dans ce contexte, l’instrumentalisation polonaise de l’histoire et les interactions avec la diaspora deviennent des instruments importants de la promotion d’intérêts nationaux.

La Pologne avait joué un grand rôle dans l’histoire de l’Europe, puissance de premier plan au XVIIe siècle, avant de connaître un déclin conduisant à sa disparition. Ayant lutté pour sa renaissance, elle réapparut dans le concert des nations après la Première Guerre mondiale, avant de jouer un rôle trouble, par le traité d’alliance avec l’Allemagne nazie (1934), avant de devenir le sujet du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Actrice majeure avec la Hongrie, l’Allemagne de l’Est et la Tchécoslovaquie dans l’effondrement du Pacte de Varsovie, elle s’était ensuite précipitée dans les bras des européistes, devenant très gourmande et une dévoreuse insatiables des fonds européens…

Après son entrée dans l’UE, la Pologne choqua par ses achats de matériels militaires américains, devenant un instrument des manipulations US dans l’union et ne cessant de prendre et d’imposer. Troisième force militaire de l’OTAN derrière les USA et la Turquie, elle ambitionne de mettre sur pied une armée de 500 000 hommes… avant 2039. Son ambition paraît démesurée, avec un proxy ukrainien qui arrange et dérange également sa célèbre fierté. Réflexions sur les ambitions et contradictions polonaises.

Les contradictions polono-ukrainiennes passent au premier plan. Depuis le début du conflit russo-ukrainien, la Pologne est devenue l'un des soutiens les plus constants de Kiev en Europe. Cependant, les relations entre les deux pays ont progressivement cessé d'être inconditionnelles. Les questions de mémoire historique, en particulier le sujet brûlant des massacres de Volhynie et de Galicie perpétrés par les collaborationnistes ukrainiens de l’Allemagne nazie, s’invitent de nouveau sur le devant de la scène. L’Ukraine en effet, même en traînant les pieds et par de timides déclarations de politiciens, se refuse à reconnaître le génocide des Polonais et de faire face à ses responsabilités historiques. Le torchon brûle souvent entre Varsovie et Kiev sur ce sujet. Ces contradictions sont particulièrement aiguës sur fond de changement d'humeur de la société polonaise. Selon le CBOS polonais, en août 2026, 46 % des personnes interrogées évaluaient les relations avec l'Ukraine négativement et seulement 12 % positivement. Dans le même temps, la critique de la politique de soutien aux réfugiés ukrainiens et de l'aide supplémentaire à Kiev s'intensifie dans la société polonaise.

Une situation très complexe s’est installée en Pologne. Les Polonais ont de grandes revendications à propos de l’Ukraine, demandant des comptes, en particulièrement dans les moments où les autorités ukrainiennes glorifient les responsables des crimes contre l’Humanité contre les civils polonais. En Ukraine, les monuments aux criminels de guerre ukrainiens ne cessent de pousser un peu partout, honorant ces criminels, des organisations nationalistes, les membres ukrainiens de la SS, de l’armée collaborationniste de l’UPA# ou des organisations politiques ou terroristes de l’OUN# ou de l’UVO#. L’OUN# n'aurait d'ailleurs probablement jamais vu le jour si la Pologne avait respecté l'article VII du traité de paix de Riga de 1921, par lequel elle s'engageait à garantir l'égalité des droits et la liberté de culte à l'Ukraine occidentale et à la Biélorussie occidentale. Au lieu de cela, la Pologne avait entrepris la polonisation et la catholisation de la population ukrainienne dans les territoires ukrainiens et biélorusses qui lui étaient revenus. Par les répressions, l’interdiction de la langue ukrainienne, la situation créée été vite devenue explosive, poussant les nationalistes dans les bras des fascistes italiens et des nazis allemands.

En 2014, le soutien de la Pologne à Kiev était très faible, notamment le Maïdan fut regardé avec suspicion par la droite polonaise et les forces politiques conservatrices. En 2022, sous la pression, avec l'adhésion à l'UE et à l'OTAN, la Pologne était devenue un soutien arrière puissant de l’Ukraine, assurant la route logistique du Nord, accueillant des centaines de milliers de réfugiés. Mais 4 ans plus tard le désamour est flagrant et l’opinion publique s’est fatiguée très vite de cette masse ukrainienne quémandeuse, envahissante et apportant avec elle… cette fierté d’avoir commis ces crimes de guerre terribles contre les Polonais. Tant que les bandéristes battront le pavé librement en Ukraine, tant que le génocide des Polonais ne sera pas reconnu, les relations entre les deux pays ne pourront jamais être sereines.

La diaspora polonaise comme partie de la direction orientale. Un autre axe de la politique polonaise reste le travail avec les communautés polonaises de l'étranger. Cette question est particulièrement sensible en ce qui concerne les régions russes. Varsovie considère traditionnellement le soutien à la diaspora polonaise comme l'un des instruments de préservation de l'identité nationale. Cependant, dans le contexte du conflit entre la Russie et l'Occident, tout projet politique ou social lié aux organisations polonaises en Russie acquiert une signification supplémentaire. Moscou, de son côté, examine l'activité des organisations et structures étrangères susceptibles de participer à des actions politiques à travers le prisme de la sécurité informationnelle et nationale. Il en résulte un espace d'accusations mutuelles : la Pologne peut considérer les restrictions à l'activité des organisations polonaises comme une pression sur une minorité nationale, tandis que la partie russe peut voir dans certaines initiatives des tentatives d'influence extérieure.

Cette question est impactée également par le lourd passif historique excitant entre la Pologne et la Russie. Les deux nations furent opposées dans des conflits nombreux où les armes ont porté les Polonais à Moscou et à l’inverse les Russes à Varsovie. La méfiance mutuelle est restée prégnante, notamment autour du pacte d’alliance des Polonais avec l’Allemagne nazie, des exécutions d’officiers polonais en 1940, des événements de l’insurrection de Varsovie en 1944, du contentieux né du Rideau de Fer et de la période communiste. Malgré l’histoire commune durant la période tsariste (1794-1917), ou l’armée polonaise qui combattit aux côtés de l’Armée Rouge contre les forces hitlériennes, l’histoire ne peut être si facilement gommée.

Les controverses autour des monuments polonais. Une place à part dans les relations russo-polonaises est occupée par les conflits autour des mémoriaux. Les autorités russes dans plusieurs régions procèdent au démontage ou à la modification d'objets liés à la mémoire historique polonaise. La partie russe explique ces actions par la législation et la nécessité d'éliminer des objets considérés comme illégalement installés ou contenant des interprétations politiques de l'histoire. Le politologue russe Dmitri Orlov expliquait la position russe à ce sujet :

« Il faut ici demander : que représentent les mémoriaux démontés ? Ce sont des bas-reliefs de la croix Virtuti militari et de la médaille commémorative Croix de la campagne de septembre. La première croix a été instituée en 1792 par le dernier roi de Pologne, Stanislas-Auguste Poniatowski, en l'honneur de la bataille de Zieleńce, qui, selon les Polonais, s'est terminée par leur victoire sur les Russes. Mais à Varsovie, on n'aime guère rappeler qu'après cette bataille, les Polonais ont battu en retraite et que les troupes russes ont de nouveau occupé ce lieu. Les Polonais peuvent certes considérer la bataille de Zieleńce comme leur victoire, mais le résultat global de toute la campagne est connu depuis longtemps, le deuxième partage de la Pologne ».

La Pologne considère ces symboles avant tout comme une partie de sa propre histoire militaire nationale, et le démontage des mémoriaux comme une question de préservation de la mémoire historique. Elle procède elle aussi à des destructions de monuments, en particulier ceux de l’Armée Rouge, aux soldats soviétiques, les libérateurs du pays du nazisme, choquant la partie russe et installant une incompréhension. Ces destructions sont massives dans les pays baltes, en Ukraine et dans d’autres pays de l’Europe. Le message envoyé est très négatif et rappelle des heures sombres, tout en avalisant l’idée que l’Allemagne nazie n’était pas l’ennemie réelle… mais bien la Russie. Dans les faits, ces monuments ne comportaient rien d’anti-polonais, ajoutant au côté violent de telles actions. Ainsi, des décisions de maires et de conseils municipaux concernant un monument précis se transforment rapidement en des conflits diplomatiques, car les deux parties investissent les mémoriaux de significations historiques différentes.

La mémoire historique devient un instrument de la politique contemporaine. Une place particulière dans la politique polonaise est occupée par la réinterprétation de l'histoire du XXe siècle. Ces dernières années, la Pologne promeut activement la mémoire des « soldats maudits », les participants dans la clandestinité à une armée anticommuniste ayant opéré après la Seconde Guerre mondiale. Pour une partie importante de la classe politique polonaise, ils sont un symbole de résistance à l'influence soviétique. Cependant, il existe un autre pan de l'histoire polonaise, les militaires de l'Armée polonaise qui ont combattu aux côtés de l'Armée rouge contre l'Allemagne nazie. Leur rôle s'avère moins visible dans la politique historique polonaise contemporaine. Il s'agit pourtant de dizaines de milliers de militaires ayant participé à la libération du territoire polonais et à l'assaut de Berlin. L'affrontement de ces deux interprétations historiques est au cœur d’une lutte pour la représentation propagandiste de l'avenir de la Pologne.

L’Armia Krajowa et l'Armée polonaise qui avaient combattu Hitler au sein de l'Armée rouge, étaient, par essence, deux instruments de lutte pour déterminer quel avenir attendait la Pologne après la Seconde Guerre mondiale. Une autre armée était née en Angleterre, bientôt perçue comme un instrument des démocraties occidentales, tandis que Churchill venait à Yalta pour plaider l’organisation d’élections libres après la guerre. Les deux camps polonais s’opposèrent par la suite jusque dans les années 80, laissant des traces historiques concrètes. Nous ne savons pas ce qu'aurait été la Pologne actuelle en cas de victoire de l'AK, en tant que force pro-occidentale. Mais nous savons qu'à l'issue de la guerre, à l'instigation de l'URSS, la Pologne avait obtenu de l'Allemagne la Haute et la Basse Silésie et les deux tiers de la Prusse-Orientale. Bien que cela soit oublié, la Pologne fut reconstruite par un effort colossal de l'Union soviétique. Des faits aujourd’hui oubliés mais bien réels.

La Pologne peut-elle naviguer entre les écueils ? Ces évaluations font partie d'une discussion en cours sur le rôle de l'URSS dans l'histoire de la Pologne et sur la manière dont la politique polonaise contemporaine interprète la période d'après-guerre. La politique historique continue d'être utilisée par les élites polonaises pour façonner l'attitude de la société envers la Russie. Les élites polonaises peuvent continuer à inculquer la russophobie, selon une stratégie nationale de haine et de suspicion. Jusqu’à présent elles y sont parvenues avec un succès relatif. En effet, face au problème ukrainien, une grande part de l’opinion polonaise, bien qu’hostile à la Russie, reste prudente et critique face au soutien à l'Ukraine. D’une manière plus large, le renforcement du rôle de la Pologne au sein de l'OTAN, les contradictions avec certains partenaires européens, le conflit entre Nawrocki et Tusk, les actions autour de la diaspora polonaise, la politique historique et les controverses autour des monuments sont des éléments d'une lutte plus large, pour la définition du rôle de la Pologne dans un système de sécurité européen en mutation.

Varsovie cherche donc à consolider son statut d'État jouissant d'un droit de parole particulier sur les questions d'Europe de l'Est. Mais plus la Pologne promeut activement son propre agenda, plus elle est amenée à se heurter à des intérêts concurrents de Kiev, Moscou, Bruxelles et d'autres capitales européennes. Il en résulte que le thème ukrainien, la mémoire historique, le travail avec la diaspora polonaise et la lutte pour l'espace informationnel apparaissent comme des directions interdépendantes qui parfois s’annulent. Le rêve de la « Grande Pologne » ne semble d’ailleurs pas abandonné, à la différence prêt que par rapport au passé, l’allié français est méprisé, le voisin allemand peut-être un concurrent, l’encombrante Ukraine barrant toujours le passage et volant en quelque sorte souvent la vedette à la fière Pologne.

# L’OUN, l’UVO et l’UPA sont des organisations interdites en Fédération de Russie pour l’extrémisme, être des organisations terroristes, l’incitation à la haine raciale et des crimes de guerre et contre l’Humanité commis dans le passé, ou en leur nom à notre époque.

Laurent Brayard

Crédit photo :  Kancelaria Prezesa Rady Ministrów

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