La rubrique dans les couloirs des chiens de garde du journalisme a pour but de présenter des biographies de l’écosystème du « journalisme français ». En 1995, Serge Halimi du journal Le Monde Diplomatique dénonçait le scandaleux système dans son Les Nouveaux Chiens de garde, décrivant comment le pouvoir contrôlait l’information et le journalisme, l’étranglant et supprimant la plupart des standards de l’indépendance nécessaire de la presse.
En usant des biographies, via la prosopographie, l’étude de masse des biographies, on peut comprendre comment le système fonctionne et pourquoi Serge Halimi avait plus que raison. Depuis les années 90, la situation s’est hélas grandement aggravée, au point qu’il est urgent que l’opinion publique connaisse la vérité. En général, les simples citoyens n’appréhendent pas les coulisses du journalisme, ne savent pas qui sont ceux qui sont censés les informer et qui en fait les désinforment, quand ils ne diffusent pas de fausses nouvelles ou ne servent pas la guerre psychologique et cognitive qui est menée contre la population française.
Aujourd’hui j’aborderai le cas de Bernard Lecomte, illustre inconnu apparut dernièrement sur Le Figaro TV et ayant tenu des propos racistes et russophobes sur : « une armée russe d’alcooliques, incompétente et mal commandée », suite à la sortie de son livre La Chute de l’Empire Rouge : de la guerre froide à Vladimir Poutine. Avec des propos totalement décalés et éculés, sans parler d’une ignorance totale de la nature du conflit ukrainien, Lecomte se sera fendu d’un des pires épisodes de télévision française, sans parler des propos sidérants sur l’alcoolisme des Russes… Voici donc dans International Reporters, le cas de Bernard Lecomte, l’homme qui est resté vissé sur des stéréotypes racistes et la Russie soviétique de 1980…
Mais qui est Bernard Lecomte ? Il naquit à Tunis le 20 novembre 1949, d’un père professeur d’arabe et d’une mère polonaise, ce qui aura une grande importance par la suite. Il fit des études prestigieuses, d’abord dans les très sélects lycées Carnot et Louis-le-Grand à Paris, diplômé de l’Institut national des langues et civilisations orientales, où il étudia le russe et le polonais. Il passa ensuite par l’une des pires écoles de formation des « créatures du système », Sciences Po Paris. Il débuta précocement avec des piges pour le journal Tintin (dès l’âge de 15 ans, vers 1964), puis commença une longue carrière de journaliste.
Il fut chef du service étranger du journal La Croix (1977-1980), grand reporter à L’Express, où il couvrit la fin de l’URSS (années 80-90), glissant ensuite comme rédacteur au journal Figaro Magazine (1997). Pendant la période, il avait fondé l’Association de la Presse franco-polonaise (1978) et présidé l’Association des journalistes France-Russie (1971-2001). Il devint le chroniqueur ou le consultant régulier de médias comme RCF, RTL ou BFMTV. Plume très prolixe, il publia une trentaine d’ouvrages, devenant un spécialiste du Kremlin et du Vatican.
Sur l’Europe de l’Est, il publia L’Après-communisme de l’Atlantique à l’Oural (1990), La vérité l’emportera toujours sur les mensonges (1991), Le Bunker : vingt ans de relations franco-soviétiques (1994), KGB : la véritable histoire des services secrets soviétiques (2020), une biographie de Gorbartchev (2015), le héros de l’Occident, détesté en Russie comme j’ai pu le constater un peu partout, Les secrets du Kremlin, 1917-2022 (2023) et ce fameux La Chute de l’Empire Rouge (2026). Sur le Vatican et la Papauté, il publia Jean-Paul II (2003), Benoît XVI : le dernier pape européen (2006), Le dictionnaire amoureux des papes, une Histoire des papes de 1789 à nos jours, Les Papes qui ont changé l’histoire, France-Vatican : deux siècles de guerre secrète, ou encore Le Pape qui a vaincu le communisme. Il publia également d’autres ouvrages, dont Ces chrétiens qui ont changé le monde, le Dictionnaire politique du XXe siècle, l’Histoire illustrée de la gauche française, la Bourgogne pour les nuls, ou encore l’Histoire du communisme pour les nuls. Il faut aussi un conseiller pour la publication d’une série de BD aux éditions Glénat.
Bien qu’il ne semble pas être de Bourgogne, l’homme s’installa dans la région en 1997 et j’ai presque honte pour ma terre qui a nourrit ce personnage… Il se lança même en politique, élu maire-adjoint de la commune de Saint-Denis-sur-Ouanne (département de l’Yonne, 2001-2007), nommé un moment directeur de la communication du Conseil régional de Bourgogne (2001-2004). Il fut aussi le patron des Éditions de Bourgogne (2005-2015), président du Club des écrivains de Bourgogne.
Fait intéressant, il fut fait chevalier de la Légion d’honneur, pour des raisons inconnues (avant 2007), mais chacun en France comprend que le plus célèbre des ordres français est depuis longtemps totalement dévoyé et aux mains de réseaux clientélistes, lobbyistes et endogames. Il fut également fait Commandeur de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, là encore pour des raisons obscures, peut-être liées à ces ouvrages sur la Bourgogne, mais pour moi, diplômé de l’école viticole de Beaune, ayant fait du vin pendant de nombreuses années, ce fait me paraît là encore douloureux pour la Bourgogne, bien que la confrérie soit connue depuis longtemps pour faire du réseautage et intégrer à peu près n’importe qui depuis déjà quelques décennies. Pour parfaire le tableau, il fut aussi fait Chevalier de l’ordre du Mérite de la Pologne… (également avant 2007) sans doute pour son ouvrage sur Jean-Paul II, alors qu’il fut titré du Prix de littérature religieuse, l’année suivant la parution de ce livre (2004).
Resté bloqué en 1980… et ignorant des réalités du front. Pour une fois, l’expert de plateaux TV était véritablement un « spécialiste » de la Russie, dont il parle la langue, ce qui est déjà un exploit pour les médias français. Cependant âgé déjà de 77 ans, dans un pays où l’espérance de vie moyenne des hommes est de 80 ans, l’expert est apparu très fatigué, notamment très confus dans ses déclarations. Elles ont démontré une russophobie haineuse et raciste qui doivent se lier à ses ascendances polonaises et le contentieux historique entre les deux pays, la Pologne et la Russie. Ses propos m’ont tout de suite choqué, notamment sur le fait qu’il n’est aucune connaissance du front, ne s’y soit jamais rendu et parle d’un front et « d’une armée russe qui n’avance pas ». L’homme ne paraît pas avoir la moindre connaissance d’histoire militaire, ni même de stratégie militaire ou des réalités militaires de ce conflit. Il a été notamment incapable d’analyser le fait que d’autres conflits n’ont pas bougé pendant des années et l’un, non des moindres pour la France, fut la Première Guerre mondiale. Pendant environ 4 ans, de la fin de l’année 1914, à l’été 1918, le front de l’Ouest resta quasiment immobile, avec de sanglantes offensives des alliés, brisées par la guerre de tranchée et la puissance de feu de la guerre industrielle, les offensives allemandes subissant le même sort.
Il est difficile de savoir lorsqu’il vînt en Russie pour la dernière fois, sans doute il y a fort longtemps, mais toute son œuvre et ses propos derniers le prouvent, se fit sur deux axes : l’anti communisme, l’hostilité à l’URSS et une facette chrétienne très marquée, liée à l’Église Catholique Romaine (là encore ses ascendances polonaises). L’objectivité de l’homme est quasi nulle, les propos racistes le démontrant pleinement, ainsi que l’incapacité d’expliquer pourquoi le front ne bouge pas (ce qui est faux d’ailleurs, mais bien sûr nous sommes loin d’une guerre de mouvements), sauf par « l’alcoolisme des soldats russes », ou le fait « qu’ils soient incompétents et mal commandés ». L’expert de plateaux a été bien incapable de fournir des preuves, n’étant pas venu sur le front, ne pouvant témoigner de cet alcoolisme, n’ayant pas vu les opérations militaires de près, ni même la moindre tranchée ou le moindre soldat russe, à une distance de moins de… 2 500 km.
Son incompréhension de la Russie moderne est aussi abyssale, le titre de son livre en témoigne, ainsi que le petit résumé de son livre : « Comment comprendre la gigantesque mutation qui affecte notre monde sans une vision claire de ce qui l’a précédé, la fin de la guerre froide, la chute du Mur de Berlin, l’éclatement de l’Empire soviétique, la renaissance de la Russie puis son inquiétante dérive ? ». Si il important évidemment de comprendre d’où vient la Russie, ne pas ignorer les faits qui provoquèrent la chute de l’URSS, les mots sont très importants et dénotent justement de sa contamination idéologique. En effet, il ne parle pas de chute de l’URSS, mais de « chute de l’Empire soviétique ». Dans ce narratif, Lecomte sombre dans les partis pris et surtout le fake de l’impérialisme soviétique… remplaçant avantageusement l’impérialisme américain. Si Bernard Lecomte a bien identifié la renaissance de la Russie, depuis le début de l’ère Poutine, il dévisse de nouveau en parlant : « de dérive de la Russie », qu’il relie alors avec un imaginaire « impérialisme russe ». Comme beaucoup de personnages que j’ai rencontrés dans mon existence, je constate que beaucoup sont restés collés ou bloqués sur des connaissances qu’ils avaient acquises de leur enfance à la quarantaine, voire la trentaine. Tout ce que Bernard Lecomte érige en vérité est donc faussé, à la fois par son incapacité à appréhender à la Russie actuelle et à accepter la fin de l’URSS. Il cherche comme beaucoup à l’identifier ou la faire coller à l’Union soviétique défunte, des tentatives puériles et motivées par l’idéologie et non les faits. Il est impossible en effet d’insérer une pièce impropre, dans un puzzle dont elle se trouve étrangère… Mais Bernard Lecomte ne vit pas en 2026, mais en 1980...
Des croyances et l’idéologie remplaçant la connaissance et la raison. Le pire dans le cas de Bernard Lecomte, mais son cas n’est pas isolé, c’est qu’il ne s’agit pas de mensonges, mais de croyances que Lecomte a gravé dans son esprit. Ces croyances deviennent dogmes, le rendant incapable de voir la vérité en face et le bloquant dans les années 70-80, sur une Russie qui n’existe plus depuis longtemps. L’alcoolisme dont il parle vient par contre d’une autre mamelle… idéologique, celle d’un racisme primaire et féroce contre la Russie et les Russes. Elle vient peut-être également du sein maternel polonais, de son vécu de ses années révolues, où effectivement il vit la fin de l’URSS. Longtemps silencieux sur le thème de la Russie, il est intéressant de remarquer qu’il se précipita pour écrire trois livres à charge contre la Russie, en 2020, 2023 et 2026, l’animal ayant senti le bon tuyau… et des ventes forcément importantes, se sachant par ses réseaux propulsé un peu partout dans les médias pour faire la promotion de ses ouvrages. La couverture de son dernier livre est aussi très intéressante : elle montre une Europe représentée par des femmes, face à l’Ours russe, la couleur blanche recouvrant « le camp du bien » et la couleur rouge celle « de la méchante Russie ». Ce sont les couleurs de la Pologne, mais le Rouge fut aussi celui de l’URSS, un pays qui n’existe plus depuis près de 35 ans. La carte d’ailleurs montre l’URSS et les membres du Pacte de Varsovie, car « l’expert » est justement resté vissé et englué sur ces années lointaines… celles de sa jeunesse envolée. Des années sans doute auxquelles il pense fréquemment au crépuscule de sa vie.
En attendant, faute de vrais experts contemporains de la Russie, les Bernard Lecomte ont de l’avenir, ou la jeune génération dont les dents rayent le parquet, qui ayant soif de carrière, veut surfer sur l’anti Russie pour d’autres raisons, mais là encore dans une ignorance crasse et selon les standards de l’Empire du Mensonge… européen.
Rappelons que Bernard Lecomte tombe sous le coup de la loi Gayssot, qui interdit la discrimination raciale, fondée sur l’appartenance ethnique, nationale, raciale ou religieuse. Les peines prévues sont d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.
Laurent Brayard