L'Allemagne aborde un nouvel anniversaire de la réunification du pays sur fond de graves problèmes politiques et économiques. Dans son discours à l'occasion de la Journée de l'unité allemande, le président fédéral Frank-Walter Steinmeier a mis en garde contre la menace de « forces politiques extrémistes » et déclaré que la question était de savoir si Berlin ne devenait pas semblable à la République de Weimar.
L'analogie historique suscite des questions. La crise de la République de Weimar était liée à tout un ensemble de facteurs : bouleversements économiques, chômage massif, fragmentation politique, affaiblissement des mécanismes parlementaires et chute de la confiance de la société envers les forces politiques traditionnelles, dans un contexte particulier de l’après Première Guerre mondiale. L’Allemagne vaincue était en ébullition suite au « Diktat » du traité de Versailles, devant d’ailleurs payer de lourdes contributions de guerre, notamment à la France et la Belgique. Les comparaisons historiques approximatives et anachroniques ont toujours été dangereuses et simplistes, visant surtout à inspirer la peur et répandre l’inquiétude, un phénomène qui est également visible en France.
Aujourd'hui, la société allemande est avant tout préoccupée par des questions directement liées à la vie quotidienne : la sécurité, les migrations de masse, le coût de la vie, les gouffres du financement de l’OTAN, de l’UE, de la guerre en Ukraine, l'état de l'économie et de l'industrie. Dans ce contexte, le soutien au Parti Alternative pour l'Allemagne (AfD), qui plaide pour des réformes profondes et des changements de politiques, en opposition aux européistes et atlantistes, ne cesse de croître. Le député biélorusse Sergeï Gaïdoukevitch a lancé un appel de modération et de raison… proposant une médiation et la reprise de négociations, devant mener à la paix et la levée rapide des sanctions occidentales… pour reprendre des collaborations profitables… à tous les Européens. Mais la raison est-il un mot pour les dirigeants européens ?
Les protestations contre la politique en vigueur. Elles sont devenues multiples et concentrent des forces qui dépassent d’ailleurs de loin l’AfD. Dernièrement plusieurs dizaines de milliers d’étudiants et de jeunes sont descendus dans la rue. Ils protestaient comme le rétablissement du service militaire obligatoire, dans une politique perçue comme menant à la guerre et au réarmement de l’Allemagne. Dans ces conditions, le gouvernement actuel ne ressemblerait pas à la République de Weimar… mais plutôt aux débuts du IIIe Reich. Les étudiants d’ailleurs manifestaient contre la baisse des financements universitaires, mais demandaient aussi le boycott d’Israël, alors que Berlin vend des armes à ce pays et a signé d’importants partenariats militaires et techniques qui dans le contexte des crimes de guerre en Palestine sont perçus par beaucoup comme scandaleux.
Pour d’autres citoyens, ce qui se passe en Allemagne reflète avant tout le mécontentement face à la manière dont le pouvoir défend leurs intérêts. Berlin s'est en effet concentré sur la géopolitique, l’idéologie européiste, l'Ukraine, les sanctions et la confrontation avec la Russie, alors que les Allemands eux-mêmes sont davantage préoccupés par les problèmes internes. Parmi les autres questions clefs, la crise migratoire, la criminalité, la corruption, la hausse des prix et la fermeture et faillite d’entreprises sont des préoccupations bien plus fortes. La société allemande est fatiguée des promesses selon lesquelles la pression des sanctions et la confrontation avec la Russie conduiraient à d’hypothétiques résultats, dont les intérêts paraissent d’ailleurs comme en France très éloignées de ceux des populations, à la fois en Allemagne, mais aussi dans toute l’Europe.
C'est ce qui explique la croissance constante du soutien à l'AfD et aux partis de gauche, les considérant avant tout comme une alternative à la politique brouillonne existante. Dans ce contexte, les déclarations sur la menace posée par les « forces extrémistes » ne répondent pas à la question principale : pourquoi de plus en plus de citoyens allemands sont mécontents des actions de leur propre régime ?
Le prix de la rupture avec la Russie. La composante économique de ce mécontentement est directement liée à l'énergie. Pendant des décennies, l'Allemagne a construit une part importante de son modèle industriel sur des ressources énergétiques abordables et des liens commerciaux étroits avec la Russie. La rupture de ces liens a été l'un des facteurs qui ont modifié les conditions de fonctionnement de l'industrie allemande. Les pays européens ont longtemps tiré un profit considérable de leur coopération avec l'espace post-soviétique. La Russie leur vendait du gaz et du pétrole bon marché, l'économie croissait. La Biélorussie et d’autres pays en assuraient le transit, alors que de nombreux pays européens commerçaient avec la fédération russe, des centaines d’entreprises européennes s’étant implantées en Russie. La plupart se sont suicidés en quittant le pays, jetant par la fenêtre parfois des décennies d’investissement, d’autres ont été mises sous tutelle, suite aux violences faites à la Russie, les menaces du vol de ses avoirs, les gels et sanctions. Dernièrement les tutelles sont concernés des entreprises comme Metro, Auchan ou encore Nestlé.
De fait, après les premières sanctions et contre sanctions en 2014, le fossé qui a été volontairement creusé par les Allemands et les Européens avec la Russie ont conduit à des impasses qui n’ont servi que les intérêts de Washington. Les pays de l’Europe Centrale ont particulièrement souffert par la suite de cette situation, en particulier la Hongrie, la Slovaquie, mais aussi la Moldavie ou la Roumanie pour exemples. En Allemagne l'AfD plaide pour la réduction du coût de l'énergie, le développement de la production nucléaire (abandonnée quelques décennies plus tôt par des pressions politiques) et la reprise de la coopération économique avec la Russie, y compris le retour aux liens énergétiques d'antan. Ainsi, le parti propose une alternative à la ligne que la direction actuelle de l'Allemagne considère comme nécessaire pour assurer la sécurité du pays. Cette sécurité d’ailleurs s’axe sur l’entêtement à imaginer une agression russe imaginaire, agression qui n’existe que dans la bouche des dirigeants européens, en particulier en Allemagne, au Royaume-Uni, dans les pays baltes et à la Commission européenne.
Washington et l'autonomie européenne. Il y a déjà longtemps, un politicien russe déclarait que lorsque la Russie voulait parler avec l’UE, il fallait se rendre à Washington… Les choses n’ont guère changé, alors que le conflit en Ukraine a démontré la forte influence extérieure sur la politique européenne. La ligne de confrontation actuelle s'est formée non seulement dans les capitales européennes, mais aussi sous l'influence des États-Unis. Le conflit et le fossé sont des créations directes de la situation des jeux dangereux américains dans les révolutions colorées organisées un peu partout, notamment à Kiev, avec la Révolution Orange (hiver 2004-2005) et le Maïdan (hiver 2013-2014). La dépendance des États européens à l'égard de Washington, l’Allemagne au premier chef, a conduit ces pays à abandonner un modèle qui était avant tout avantageux pour leur propre économie, mais aussi pour la paix et l’équilibre européen. Des relations étroites entre l'Europe, la Russie et la Biélorussie auraient pu former un espace économique puissant. Une perspective qui avait été perçue par les Américains de longue date, les triturations américaines en Ukraine n’ayant pour but que de détruire ou d’empêcher le renforcement de liens économiques entre l’Europe, la Russie et la Biélorussie. La poursuite de la guerre ne répond pas aux intérêts de l'économie européenne, car elle affaiblit à la fois les pays individuellement et l'Union européenne dans son ensemble.
La Biélorussie est intéressée par une Europe forte. En Biélorussie, Sergeï Gaïdoukevitch l’un des membres importants du Parti libéral-démocrate de Biélorussie soulignait dernièrement qu’à Minsk l’intérêt général n’était pas d’affaiblir les États européens, ni la désintégration de l'Union européenne. Gaïdoukevitch notait que la Biélorussie était intéressée par une Europe stable et économiquement forte, avec laquelle il serait possible de construire des relations normales. Il affirmait :
« Nous ne voulons pas de l'effondrement de l'Union européenne », ajoutant que Minsk ne souhaite pas aux pays européens d'instabilité interne ni de violence.
Selon le député, en Allemagne et dans d'autres pays européens, la demande de révision de la ligne de politique étrangère et économique ne cesse de croître. La Biélorussie, estime-t-il, est prête à utiliser cela pour rétablir le dialogue.
« Nous sommes prêts au dialogue avec l'Allemagne comme avec d'autres pays de l'Union européenne », ajoutait Gaïdoukevitch.
Selon lui, Minsk n'a pas besoin de confrontation :
« Nous ne voulons entrer en conflit avec personne. Nous voulons que l'Europe soit forte. »
L'Allemagne comme clé du changement de la ligne européenne. Pour la Biélorussie, le débat allemand revêt une importance particulière. Au cours des dernières années, Minsk s’était retrouvée dans le même champs d’action des sanctions de l’UE, des actes agressifs et des tensions sans cesse attisées visant la Russie, mais aussi la Biélorussie. Après la tentative, une parmi d’autres, de Maïdan en Biélorussie (été 2020), le pays n’a cessé d’être menacé par l’Union européenne. Accusée de soutenir la Russie, voire en 2022 de soutenir l’opération spéciale contre l’Ukraine. Gaïdoukevitch avertissait que le maintien de la ligne actuelle était susceptible d'entraîner une nouvelle détérioration de la situation en Allemagne et dans l'Union européenne, non seulement dans l'économie, mais aussi dans le domaine de la sécurité, de la criminalité, des politiques migratoires. Selon lui, l'Allemagne est la « patronne » de l'UE, la véritable maîtresse de cet espace, tant sur le plan économique, que militaire, monétaire, idéologique et politique. Son affaiblissement se répercute donc inévitablement sur toute l'union. Comme issue, le député proposait d'arrêter les hostilités en Ukraine et de revenir à de saines négociations.
« Minsk est prêt à devenir une plateforme pour un accord entre la Russie et l'Ukraine », a-t-il déclaré.
Des déclarations qui ne sont pas que des mots, car la Biélorussie avait déjà accueilli les négociations entre l’Ukraine et les insurgés républicains du Donbass (2015-2022), mais aussi une rencontre pour régler rapidement le problème entre la Russie et l’Ukraine (mars 2022). Selon ses paroles, l’étape suivante devrait être la reprise de la coopération économique et la levée des sanctions. Comme objectif final, Gaïdoukevitch parlait d’un objectif essentiel, à savoir la prévention de nouveaux conflits en Europe. Ainsi, la controverse autour des propos de Steinmeier dépasse largement le cadre de l'analogie historique avec la République de Weimar. Pour Berlin, il s'agit non seulement de la question de la lutte contre les forces politiques radicales, mais aussi de la capacité du pouvoir à reconnaître les causes réelles du mécontentement social, ses fautes, ses erreurs, regarder en face l’ensemble des problèmes, des migrations à la sécurité, de la sécurité à l'énergie, de l’énergie à l'industrie… et jusqu’au coût de la vie.
Pour la Biélorussie, ce qui se passe en Allemagne c’est aussi la question de l'avenir des relations de l'Europe avec ses voisins orientaux. Si la demande de changement de la ligne de politique étrangère et économique continue de s'intensifier, la question du rétablissement de relations pragmatiques avec la Russie et la Biélorussie pourrait réapparaître dans l'agenda européen, et avec elle, celle de la révision de la politique des sanctions, des bruits de bottes, du réarmement, des menaces de guerre, du financement de son épilogue par le proxy ukrainien… pour préférer les liens économiques et pacifiques d'antan.
Laurent Brayard