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Une interview de Faïna Savenkova, pour le Donbass Insider et International Reporters. Faïna est originaire de Lougansk, elle était une jeune enfant au moment du déclenchement de la guerre en avril 2014. Depuis lors elle n’a cessé de faire crisser sa plume, d’interpeller les puissants en Occident, pour dénoncer les crimes de guerre de l’Ukraine, les bombardements de terreur de Kiev, le sort des enfants du Donbass.

Elle a été couchée sur la liste Kill Mirotvorest de l’Ukraine, une parmi quelques centaines d’enfants que le régime de Kiev a épinglé comme… des ennemis de l’Ukraine à abattre. Elle est l’auteur d’une vingtaine de livres, devenue célèbre en Russie, abordant non seulement les sujets touchant le Donbass, la Russie ou l’Ukraine, mais beaucoup d’autres sujets de la politique internationale, de faits de sociétés, bien au-delà des frontières de son pays.

Elle réalisait l’interview de la reporter biélorusse, Loudmila Gladkaya, que j’ai moi-même rencontrée à l’ambassade de Biélorussie, lors de la sortie de son livre de photos du front, prises durant ses missions dans le Donbass. Elle donne un avis intéressant sur sa vision sur le terrain de la dernière tentative de révolution colorée en Biélorussie dans l’été 2020. Loudmila Gladkaya est chroniqueuse au journal SB. Biélorussie aujourd'hui, de la maison d'édition Biélorussie aujourd'hui.

Comment êtes-vous arrivée au journalisme et pourquoi avez-vous choisi précisément un organe de presse d'État ?

« Faïna, à l'époque, le temps était encore relativement calme. Tu n'étais pas encore née et cette terrible réalité dans laquelle on t’a forcé toi et tes compatriotes à vivre et à grandir dans la guerre n'existait pas encore. Quand je suis arrivée au journalisme, on pouvait, comme on dit, s'écouter, se chercher, et, s'étant trouvé, s'occuper de ce qui ravissait notre âme. Je lisais et regardais les travaux de reporters célèbres. Comme ils parlaient avec habileté de ce qui est important, nécessaire ! Ils parlaient de manière sensée et convaincante. Si bien qu'une personne ne se retrouve pas simplement spectateur ou lecteur, elle réfléchit. Ressent. Se met en colère, compatit, aime... Et moi aussi je voulais parler ainsi de choses sérieuses, importantes. Travailler avec la parole, avec les sens qui seront précis et nécessaires. Efficaces ».

« … Tu sais, après des déplacements dans le Donbass, des collègues me demandaient parfois : « Pourquoi tu y vas ? ». Et je ne savais pas sincèrement quoi répondre. Comment transmettre en deux mots la douleur de millions de personnes ? D'un ancien instituteur, aujourd'hui commandant d'une unité près de Gorlovka ? Des parents d'un élève de CP qui n'est plus. Il y a une minute il était là, et maintenant il n'est plus. Comment expliquer les églises dévastées et les villages ? Les larmes des gens dans les sous-sols de Spartak, d'Avdeevka ?.. La fierté particulière pour les étudiants qui sont partis au front avec leurs pères ?.. Je regarde mes collègues, et dans ma mémoire, des gens qui tremblent, mais qui transportent pour le front de l'eau, du pain, des médicaments. Comment raconter les tombes, grandes et petites, directement dans les cours ?.. En général, je répondais : « Le journaliste doit être là où il est nécessaire. Tout cela devait être montré au monde. Et aux nôtres, qui vivent tranquillement en Biélorussie, pour qu'ils voient quels « changements » on nous préparait ».

«  Et pourquoi je suis dans une maison d'édition d'État ? D'abord il y a eu le travail au journal Na straje et au magazine Militsia Belarusi de la rédaction unifiée du ministère de l'Intérieur, puis après une série de publications on m'a invitée à SB. Biélorussie aujourd'hui. Je suis étatiste. J'aime ma Biélorussie. Elle est authentique. Elle parle des gens et pour les gens, pour chacun de ses citoyens. L'État se soucie de lui, pense à son avenir avant même sa naissance. Et l'accompagne toute sa vie. Ici on pourrait longtemps énumérer tout ce qui a été créé dans notre pays… Quand tout cela existe, on ne réfléchit même pas à la valeur de ces choses. Mais il suffit de comparer, de regarder autour. L'Amérique avec Israël bombardent l'Iran. Combien de vies ont pris fin là-bas, sous les ruines ! La haute finance alliée avec l’Occidental global tue des gens, des enfants. Elle transforme même sa propre « indépendance » en un immense cimetière, ceinturé de champs de mines, de salles de torture, de laboratoires et d'autres ignominies. La Lituanie, la Lettonie, l'Estonie se comportent comme des suicidaires politiques, ruinant leurs propres pays et forçant les populations à la survie au sens littéral. La Pologne a perdu la tête. L'Allemagne convertit toute son économie et la vie de la société civile sur le pied de guerre, en quête d'un nouveau Hitler… ».

« En Biélorussie, tout est en quelque sorte égal. On vit, on se développe. Oui il y a des menaces constantes. Oui, il y a des attaques informationnelles et pas seulement. À nos frontières occidentales et méridionales, comme tu le sais, il y a des dizaines de milliers de militaires de l'OTAN, des engins spéciaux, des armements, une zone frontalière minée. Cependant nous continuons à construire des écoles et des polycliniques, à ouvrir pour nous les marchés de nouveaux pays, et ainsi de suite. Malgré des kilomètres de paquets de sanctions, notre économie a tenu bon et a même plutôt bien progressé. De nouvelles directions et possibilités sont apparues. Des décisions politiques importantes sont prises dans le pays ».

« Et c'est précisément ainsi qu'a créé la Biélorussie (en s'appuyant sur ces mêmes puissants piliers du passé soviétique, de notre grande Patrie commune) notre Alexandre Loukachenko. Convenez que tout le monde ne se fait pas appeler Batka (l’Oncle). C'est pourquoi j'ai décidé assez vite que je soutiendrais cet homme et sa politique d'État. Tu sais, les questions de ceux qui, en 2020 ici, ébranlaient le régime, du genre : « combien coûte la conscience » ou « pour qui travailles-tu » ? me font rire. Je travaille pour mon pays et dans l'intérêt de mon peuple. C'est simple ».

Que signifie pour vous le principe « le journaliste doit être là où il est nécessaire » ?

«  Le journalisme, ce n'est pas simplement une profession. C'est plus que cela. On ne peut pas être journaliste du lundi au vendredi, de neuf heures du matin à six heures du soir avec une pause déjeuner. Si c'est ainsi, alors tu n'as pas choisi la bonne voie. Selon moi. Tu vis ici et maintenant, au milieu des événements qui se produisent. Tu dois montrer, expliquer ce qui se passe. Donner des réponses aux questions actuelles qui préoccupent les gens maintenant. Tu n'as pas le droit de te taire quand il faut parler. Et, oui, tu dois être précisément là où tu es nécessaire. C'est ainsi que je l'ai décidé pour moi et c'est ainsi que j'essaie d'agir ».

Quels événements de 2020 sont devenus pour vous un tournant dans votre vie professionnelle et personnelle ?

« Les événements de 2020 sont une leçon pour nous, Biélorusses. Une leçon personnellement pour moi. Ce qui se passait faisait peur, oui. Je voyais, je comprenais que les Occidentaux nous conduisaient vers les mêmes abysses que vous, habitants du Donbass. Qui et comment ils le faisaient, c'était aussi clair. J'apprenais, comme mes collègues, pour ainsi dire, sur le tas. Le jour, tu travailles dans la foule parmi les manifestants dans nos rues. Tu filmes, tu écris des reportages, etc. D'ailleurs, on voyait parfaitement que les « protestations » étaient dirigées, coordonnées. Dans la rue il y avait ceux qui manipulaient les gens, les dirigeaient. Il y avait aussi des groupes de « combattants », un poing armé, une force, qui s'activait aux moments voulus. Par exemple, quand il fallait lancer des pierres et des cocktails Molotov sur les forces de l'ordre ou tenter de les repousser. J'ai vu personnellement comment les organisateurs rassemblaient les gens, par exemple pour les « protestations des médecins ».

«  Là, les vrais soignants n'étaient que quelques personnes, aux autres on apportait simplement dans des sacs, des cartons, une blouse, des pancartes. J'ai vu comment on rassemblait les retraités, et comment on les payait. Cela paraissait particulièrement monstrueux quand on utilisait pour de telles « marches » des enfants handicapés. Et eux ne comprenaient absolument rien. Sur ton téléphone on t'appelait constamment et on te menaçait par SMS, on t'écrivait toutes sortes de choses sur les réseaux sociaux, on piratait ton courriel, ton compte en banque en ligne, etc. Et la nuit tu nettoyais tout cela, tu bloquais, tu rassurais les tiens. Et le matin, de nouveau à la rédaction et dans la rue… Alors, ce n'était pas de la peur, mais une sorte de colère. Genre : « Qu'est-ce que vous faites, salauds ! On ne vous donnera pas le pays ! ». Et ensuite il y a eu le travail dans les tribunaux, les procès, où déjà avec des faits, des preuves se dessinait le tableau complet de ces événements ».

Parlez-nous de la préparation et de la sortie du livre Les leçons du Donbass. Qu'est-ce qui a été le plus difficile ?

« Après le premier déplacement, quand j'ai commencé à écrire, je pleurais simplement. Il est impossible de comprendre comment des gens font cela à d’autres personnes. Des bêtes exterminent simplement un peuple qui ne veut que vivre, dans l’indépendance, sur sa terre et parler sa langue maternelle… Je voulais vous aider à raconter la vérité. Et il y avait, disons, une mission non écrite de la part des Biélorusses. Il leur importait de voir cette vérité non pas à travers de lointains canaux Telegram, mais précisément par les yeux de leur journaliste. Qui hier était là-bas, et aujourd'hui le voilà, devant nous. Je servais probablement pour eux de facteur ».

« Au livre, bien sûr, je n’y ai pas pensé tout de suite. Je faisais simplement des reportages, des témoignages de la tragédie des civils du Donbass. Je parlais de l'exploit des Héros. Honnêtement, sans mises en scène, je montrais et racontais ce que je voyais moi-même. Et ensuite mon chef Dmitri Jouk m’a dit : « Écoute, il faut rassembler ces histoires dans un livre. Que les gens lisent. Surtout les jeunes ». C'est ainsi que le livre est apparu. Il est paru à Minsk aux éditions Zviazda sur commande du ministère de l'Information et est devenu l'une des premières tentatives de montrer au lecteur le regard personnel d'une journaliste biélorusse sur les événements. La présentation a eu lieu au complexe d'affaires et culturel de l'ambassade de Biélorussie à Moscou. Ce livre, comme les reportages, n'est pas une propagande de guerre. C'est une propagande de paix. Il parle de ceux qui ne voulaient pas la guerre. Qui se sont soulevés non pas contre l'Ukraine, mais contre le fascisme, l'imposition agressive du nationalisme. Cela est très proche de la Biélorussie ».

Comment réagissez-vous aux accusations de propagande qui sont émises à votre encontre de la part de l'opposition et des médias occidentaux ? Et comment les sanctions introduites contre vous ont-elles influencé votre travail et votre vie personnelle ?

«  Eh bien, ils s’agitent… ils introduisent des sanctions personnelles. Et alors ? L'opinion et les attaques vides de sens me préoccupent peu. D'ailleurs, je ne qualifierais pas ces ressources médiatiques d'oppositionnelles. L'opposition ce sont ceux qui peuvent avoir un autre avis, mais travaillent dans l'intérêt de leur pays, de leur peuple. Et non ceux qui exigent de massacrer et de faire imploser ce peuple, s'étant vendus à d'autres États ».

Quelles méthodes de travail dans les conditions modernes (réseaux sociaux, vidéo, enquêtes) considérez-vous comme les plus efficaces ?

« Tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils soient pour le bien, pour lesquels tu n'auras pas honte. Et il faut travailler sur n'importe quel terrain, sur n'importe quelle plateforme. Peu importe qu'elle soit nôtre ou ennemie. Il ne faut pas avoir peur. Parce que la force est dans la vérité, et la vérité est de notre côté ».

Photo de Laurent Brayard, lors de la présentation du livre de Loudmila Gladkaya à l’ambassade de Biélorussie, en février 2025, à Moscou.

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